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    « Life is Good » – dans l’attente avec les migrants autour du camp de La Chapelle

    À La Chapelle, dans le 18e arrondissement de Paris, un camp à vocation humanitaire a ouvert le 10 novembre pour désengorger les rues alentour et garantir un minimum de décence à ceux qui franchissent son seuil. Trois mois après son ouverture, la Ville de Paris se dit globalement satisfaite du résultat. Le camp fait pourtant l’objet de nombreuses critiques, dont sa capacité d’accueil insuffisante. Les migrants, toujours plus nombreux, se massent autour de l’enceinte et doivent prendre leur mal en patience quand l’hiver, lui, n’attend pas. Romann Warren Sebag, photographe, est allé à leur rencontre.

    Pour ces photos, Romann n’a pas demandé un centime. Seulement qu’on les publie vite, et qu’on appelle ce reportage « Life is Good ». Vu le thème, drôle de requête, non ? « Au contraire » me répond-il. « Face au camp, sur le haut d’un immeuble, il y a un énorme slogan publicitaire de la firme LG : ‘Life is Good’, le symbole du ‘capitalisme heureux' ». Cruelle ironie, pour ceux dont il documente la misère : alors que le froid les assaille, même le décor leur rit au nez.

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    « Un jour, un Afghan m’a chopé le bras. Il était excédé. Il a fait un doigt d’honneur et m’a demandé de le prendre en photo. Il a ajouté : ‘Si un jour tu publies ces photos, je voudrais que l’article s’appelle Life is Good‘ ».

    C’est chose faite. Pour Clique, Romann raconte les coulisses de son reportage. Il détaille comment ces quelques semaines à La Chapelle ont profondément modifié sa perception de la « crise des réfugiés » et des réponses à y apporter.

    Avant ces photos, tu ne t’étais jamais senti concerné ?
    Jamais. Je suis photographe de mode, j’étais dans ma bulle de « petit Parisien » et ça m’allait très bien ! Les quelques reportages photo que j’avais réalisés avaient toujours une certaine esthétique à mettre en avant : je pense notamment à la Gay Pride.

    Qu’est-ce qui t’a ouvert les yeux ?
    Le hasard. Et la confrontation au réel. Un jour, j’ai accompagné Michael Lawrence, un photographe de mon agence, Wanda Print, au camp de La Chapelle. Il habite à Los Angeles et voulait réaliser un reportage sur les réfugiés. Après quelques recherches sur Internet, on s’est rendus compte que ce centre venait d’ouvrir là, à 500 mètres.

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    « L’enfer de l’attente interminable, parqué derrière une grille ».

    Moi, je n’avais qu’un petit appareil photo. Lui repartait le lendemain et regrettait de ne pas pouvoir rester. Je lui ai dit que je me chargerais de poursuivre le reportage, et j’y suis retourné.

    « Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois… Finalement, j’y suis allé pratiquement tous les jours pendant deux semaines. Je ne pouvais pas ne plus y aller : il fallait que je prenne des photos, que je montre l’ampleur de la détresse de ces gens. »

    Être migrant, c’est bouger d’un point à un autre. Paradoxalement, ce que tu nous montres ici, c’est une attente insoutenable.
    Les seules qui les font tenir, qui leur amènent de la nourriture, du thé, des vêtements, ce sont les associations qui viennent s’occuper d’eux, comme Utopia56, Emmaüs, le Samu Social et Médecins du Monde… Ce sont aussi elles qui les emmènent à l’hôpital s’il le faut. Les autorités font du mieux qu’elles le peuvent, c’est évident, mais certaines situations restent au-delà de l’imaginable.

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    « Lui, c’est un mec au bout du rouleau, il est en face du camp, au bord de l’agonie dans son sac de couchage de fortune ». 

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    « Cette photo, c’est la solidarité et l’amitié à la fois. En général, quand ils traversent les pays, ils se font toujours des groupes de deux-trois. L’union fait la force ! La dignité passe aussi par les vêtements, comme ces lunettes de soleil par exemple. C’est une façon de ne pas lâcher prise. »

    S’ils n’avaient pas cette aide des associations, je pense qu’il y aurait déjà eu des morts, d’autant que les mecs sont prêts à risquer leur vie pour pouvoir rentrer. Leur drame, c’est qu’en plus d’être dans une misère totale, ils suscitent la rage. En face du camp, il y a des immeubles, et certains de leurs habitants leur montrent une animosité terrible.

    As-tu été témoin de scènes de ce type ?
    Oui, alors que je prenais des photos un couple de vieilles personnes s’est arrêté à ma hauteur. Ils ont dû penser que j’étais journaliste et m’on dit tout le mal qu’ils pensaient de ce camp et de leurs habitants, que ça avait pourri le quartier, que ça amenait de la violence…

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    « Ce matin-là, ils sont environ 300. Cet homme est déterminé mais fatigué : il sait qu’il ne rentrera pas tout de suite. »

    Cette violence est-elle réelle ?
    En fait, ce qu’il se passe, c’est qu’il y a 50 personnes qui peuvent rentrer tous les matins. Il y a une file d’attente énorme. Seuls les premiers rentreront et accèderont à un peu de nourriture décente, à un endroit sec où dormir. Ils sont donc obligés de rester dans la queue, sans même se permettre d’aller aux toilettes. Et oui, cette situation crée des tensions qui peuvent dégénérer en bagarres.

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    « Il vient d’apprendre qu’il ne rentrera pas dans le camp. Il y a eu une bagarre. Il avait sa place et un mec a essayé de lui passer devant. Il l’a repoussé, ils se sont bagarrés et les responsables à l’intérieur leur ont dit ‘on ne veut pas savoir qui a commencé, aucun de vous deux ne rentrera aujourd’hui’. Il est désespéré. »

    L’entrée dans le camp est-elle définitive ?
    Ce camp, c’est un sas d’entrée. Ils peuvent rester un peu avant d’être dispatchés dans d’autres structures à travers la France. Mais l’attente avant d’y accéder… C’est catastrophique, je n’ai pas les mots. J’y allais tôt le matin, entre 5 et 7 heures. C’est à ce moment-là que le camp ouvre ses portes. Normalement c’est à 8 heures, mais ils peuvent les ouvrir beaucoup plus tôt quand il pleut, quand il fait vraiment froid… Si tu n’es pas dans les 50 premiers et que tu n’en peux plus – parce que j’insiste : ils sont frigorifiés ! – tu recommences le lendemain.

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    « Là, c’est après la bataille. Certains sont rentrés, d’autres non. Eux sont encore dans l’attente. À ce moment-là, ils courent faire pipi, c’est leur moment de ‘pause’ pendant lequel ils peuvent se détendre 5 minutes – entre guillemets bien sûr. »

    Tu n’es jamais rentré dans le camp ?
    Je n’en ai jamais eu l’autorisation. Et pourtant je me pointais tous les jours, je suis assez têtu.

    Est-ce que tout ça a changé ta manière de voir la « crise des réfugiés » ?

    Ça m’a transformé. Je ne supporte plus d’entendre les petites phrases polémiques, les arguments infondés, notamment le classique « il y a des terroristes parmi les réfugiés ». C’est peut-être vrai. Il y a sûrement des gens qui se faufilent parmi la masse. Mais parmi cette masse énorme de gens qui partent d’Afghanistan, de Somalie, de Syrie… Il y a une immense, immense, majorité de gens qui ont peur.

    Sur tes photographies, où sont les femmes ?
    Il y en avait bien sûr, mais elles rentrent plus vite parce que les femmes et les enfants sont prioritaires. Elles n’ont pas voulu être prises en photo et je respecte ce choix. Le consentement a d’ailleurs été une donnée essentielle de ce travail, alors qu’en règle générale je me passe d’autorisation.

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    « Ces deux-là sont Afghans. Je ne leur ai pas demandé leurs prénoms par manque de réflexe « journalistique »! Ils ont beau être à la rue, il n’en restent pas moins coquets. L’un d’eux  un jour, a reçu un manteau de femme, ça le soûlait très clairement : il boudait parce que ses potes allaient se moquer ».

    Les traducteurs des associations m’ont beaucoup aidé sur ce point. Je n’avais pas envie de leur rajouter un poids, j’estimais que c’est déjà assez pour eux, que si je les prends en photo ça devait être un acte voulu, délibéré de leur part. J’avais envie qu’on voie des visages face caméra, des regards.

    Le regard caméra revient beaucoup dans cette série.
    C’est quelque chose qui m’a marqué dans les films de Bergman. Le regard face caméra donne une intensité incomparable, qui dit aussi beaucoup de choses. Il sait décrire la situation mieux que n’importe quel mot. Sur ces photos, certains sourient, mais leurs regards ne trompent pas. Ils ont tout le poids des kilomètres parcourus.

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    À l’aune de cette expérience, qu’est-ce que tu penses de l’histoire de Cédric Herrou, l’agriculteur qui risque la prison ferme pour avoir aidé des migrants ? Et de tous les autres dans cette situation, d’ailleurs.
    J’ai longuement discuté avec des militants. Souvent, ils ont des positions d’extrême-gauche qui ne sont pas du tout les miennes, pour être honnête. Avant de faire ce reportage, j’avais déjà mes idées, que je conserve en partie, et elles n’allaient pas dans le sens d’une ouverture : si on est trop laxistes, un moment, c’est sûr que ça va provoquer un appel d’air, que les réfugiés vont venir par centaines de milliers. À côté de ça, nous sommes des êtres humains. Et quand on voit des gens à un tel niveau de misère, je comprends qu’on puisse se bouger et aller au-dessus des lois. C’est vraiment compliqué de répondre à cette question, mais si c’était moi, si j’avais été à sa place, je l’aurais fait aussi.

    Vous pouvez consulter les autres travaux de Romann Warren Sebag sur son site.

    Société La Chapelle Migrants

    Commentaires
    Laura Aronica
    Rédactrice en chef adjointe
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