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    CLIQUE STORY : « Ne faisons pas l’amour avant de nous dire Adieu mais prenons un café plutôt »

    T’as rendez-vous, tu sais pas quoi te mettre. Bon, il ne faut surtout pas être bonne, exit ton nouveau petit jean qui te fait des super fesses. Ne pas avoir l’air apprêtée, exit le maquillage qui fait un joli teint. Ne pas lui donner envie est le mot d’ordre, le commandement immuable de ta journée. Tu changes de pull. Tu mets celui qui s’est élargi au lavage et qui te donne l’air énorme. Parfait, t’es dégueulasse, donc prête.

    Tu te regardes dans la glace, le pull tombe d’une façon qu’on voit ton épaule. Merde, c’est un peu sexy, ça… Il ne faut vraiment pas qu’il croie que tu essaies de le reconquérir, question d’honneur. Tu changes encore de pull. Non, ça moule trop tes seins, tu re-rechanges de pull.

    Vous avez rendez-vous ni chez lui ni chez toi : un endroit neutre, un café pas loin à mi-chemin entre vos deux apparts, à la sortie du métro. Plus impersonnel, tu meurs. Il était dispo le lundi après 18 h 30, le mercredi avant 16 h ou le dimanche dans l’après-midi. Toi, c’est moins compliqué, t’es au chômage donc t’as le temps. Finalement ça sera mercredi à 15 h, ça ne pourra pas s’éterniser vu qu’il a rendez-vous après. Combine parfaite. En y réfléchissant bien, c’est la première fois que tu le verras en pleine lumière, celle qui fait mal à la tête, un peu comme au cinéma où tout s’allume brutalement pour le générique de fin. Vous étiez plutôt habitués à la pénombre de son appartement après 23 h, pas aux cafés les mercredis à 15 h.

    T’es en avance de cinq minutes, donc beaucoup trop de temps pour te faire la scène qui va arriver :

    – Je t’aime, j’ai déconné.

    – Moi aussi je t’aime.

    *Galoche cosmique*

    Mouais, peu de chance quand même. Au fond, tu sais très bien que ça n’arrivera pas. Comme quand t’espères toujours qu’à la fin de Titanic, elle poussera ses fesses pour lui laisser un peu de place. T’y crois à fond, mais ça n’arrive jamais et ça ne peut pas arriver.

    C’était une mauvaise idée ce rendez-vous, en fait : une boule bien au fond de ton bide, puis une deuxième dans ta gorge, sont en train de se former, bien lourdes. Mais tu vas pas pleurer espèce d’idiote ! Tu fais ça pour ton bien en plus, allez répète après moi : Tu fais ça pour ton bien, tu fais ça pour ton bien, tu fais ça pour ton bien …

    Il est arrivé à l’heure, plus 12 minutes. Ça t’a laissé 17 minutes pour angoisser. Dans sa main, un tout petit sac plastique pourri de supermarché où tu devines au travers trois bouquins, une culotte, un T-shirt et un agenda oubliés. T’as qu’une envie : récupérer tes affaires très très vite, dire : « Bon et bien, merci c’est cool de me les avoir ramenées. Prends soin de toi, à la prochaine ! », et te barrer telle une reine.

    À la place, tu balbuties un : « Salut ça va ? », faussement détendu et involontairement crispé, en essayant à tout prix de ne pas croiser son regard :
    tu sais que si ses yeux rentrent en contact avec les tiens, t’es foutue, tu vas te vidanger de pleurs, lui faire une déclaration d’amour aussi bêta qu’un film avec Julia Roberts. Alors que t’es sensée être en mode warrior, sûre de toi, adulte, mature, gnagnagna, et tous ces autres trucs trop compliqués quand t’es une sur-meuf du troisième millénaire.

    Merde, t’as croisé son regard.

    Blanc cérébral.
    Meeeeeeerde je le savais. C’est une Méduse ce gars, mais au lieu de te transformer en pierre, il te change en chamallow. Tu sais plus pourquoi t’es là, dans ce café pourri à l’angle du métro, à sonner le glas d’une relation qui n’avait même pas commencé.

    Tu l’avais rencontré, il y a quelques mois, à une soirée où vous vous étiez tournés bien ostensiblement autour, tout en essayant de faire semblant du contraire mais en le laissant bien visible. Tu suis ? C’était déjà compliqué dès le départ, ça aurait dû te mettre la puce à l’oreille. Après avoir chastement passé vos nuits dans vos apparts respectifs, vous vous étiez envoyés 67 textos dans la journée. Ouais, t’as compté. Vous vous revoyez quelques jours plus tard chez lui, mais cette fois-là, vous n’aviez pas pu résister longtemps avant de vous sauter dessus. C’était cool, marrant, plein du désir et de la fougue de la première fois des peaux qui se touchent. Bref, t’as kiffé et lui aussi.

    Les jours suivants, vous êtes passés de 67 textos à 46. Il n’a pas de temps pour te voir, un gros projet en route, il doit être focus, tu comprends. Ok, ok tu comprends, pas de souci. Mais bon, t’as hyper envie de te re-mélanger avec lui quand même… Dilemme : t’insistes ou tu te résignes ?

    Un Ok sans point final devrait éviter la décision au dilemme. Courage, quand tu nous tiens.

    Ok. Quand est-ce qu’il a du temps ? Il sait pas, c’est chaud niveau boulot en ce moment. Ok. Mais il a envie de te voir, hein, c’est juste chaud.

    Ok, ok. Sinon ce soir, mais il finit tard. Ouais, bah ok.

    23 h, ça te va ? Ouais ouais, ok.

    Ce que tu ne sais pas encore, ma chérie, c’est que tu es en train de commencer une graaande période de ok ok.

    Le thème était posé : on se kiffe mais il n’a pas le temps. Ok, ok, tu comprends.

    C’est juste compliqué pour lui, il est pas sûr de vouloir être en couple. Ok, ok.

    Il a beaucoup souffert, il doit se reconstruire. Ok, ok.

    Mais s’il devait être vraiment en couple, ça serait avec toi, hein ! Ok, ok.

    Il ne veut pas te faire de mal – mais il te kiffe, hein. Ok, ok.

    Tu lui fais vraiment du bien, tu sais. Ok, ok.

    Et il a vraiment envie de te voir, il a juste pas le temps. Ok, ok.

    T’insistes un peu mais sans oser vraiment – c’est pas ton genre de mendier du temps.

    Il peut être dispo vers 23 h, en fait. Cool ! Bah ok !

    Tes copines commencent à flairer, mais toi, t’adores leur raconter ta bonne version de l’histoire : « Ouais mais non, c’est hyper fort ce qu’on a, on tient vraiment l’un à l’autre mais je respecte ses peurs, sa vie, tu vois, on est hyper au-dessus de tout ça ».

    Les copines trouvent ça un peu faiblard mais devant ta force de conviction teintée de naïveté et de mauvaise foi en même temps, elles n’ont pas le courage de te faire la leçon. Ou pas encore.

    Faut avouer que tu as quand même une force d’auto-persuasion déconcertante, ma petite. Qu’est ce que tu adores te raconter des histoires, trouver des petits compromis avec toi-même…

    « Ok, ok, pas problème, on va se raconter que c’est un frère mais un peu incestueux du coup, ou en fait non, c’est plus une sorte de parrain, mais sans être sa pute, hein… On va se dire, sinon, que c’est un ami sur lequel je peux compter comme un lointain copain – ou non, en fait, que c’est mon amant mais avec qui je baise pas toujours – il faut qu’on se protège, tu comprends – mais quand on craque, après on n’assume pas d’avoir encore couché ensemble… Ok, ok, tout est clair maintenant, je vais bien arriver à composer avec ça… Super super.

    Comme j’invente de nouvelles formes d’amour, vraiment ! Que je suis intelligente, ouverte et novatrice ! Simone de Beauvoir n’a qu’à bien se tenir ! J’évolue tellement avec mon temps ! Et puis je peux vraiment compter sur lui, surtout entre 23 h et 3 h du matin un jour par semaine. Mais alors, vraiment à ce moment-là, il est au top. C’est vraiment un mec bien. Puis on ne se parle pas des problèmes, ni de nos vies… On parle pas en fait, tout est dans le silence, tu vois. Un jour par semaine puis après je bavarde une semaine avec moi-même. C’est extraordinaire, vraiment ! Ok, ok… »

    Ok, ok… Il faut croire que la réalité a fini par te rattraper, la lucidité et l’ironie aussi, ça va ensemble. Et t’as compris – haaaaallellujah – qu’il était temps de redescendre du gratte-ciel. Toute cette histoire n’existait que dans ta tête, tu en as aimé les possibles, fantasmé un avenir au conditionnel, mais ce n’était pas très réel tout ça. Et justement, le problème avec la réalité, c’est que quand tu ne veux pas la voir, elle, elle s’en fout complètement. Et là, elle est définitivement là, bien comme il faut, pour pas que tu la rates.

    Au début, il l’avait trouvé le temps, n’est-ce pas ? Puis après, tu n’es devenue qu’une application de plus sur son téléphone : l’application « Je remplis ma soif de consolation ». Et oui ma poule, t’étais en mode Saint-Bernard, c’est bien, c’est gentil… Mais ta soif de consolation à toi n’était pas du tout rassasiée dans tout ça.

    Un soir, t’as même versé ta larme. Ça voulait dire que le foirage était fini. Quand t’as enfin arrêté de chougner, t’as essayé de l’appeler. Il n’a pas répondu – il est focus, tu comprends. Même s’il vient de poster six trucs sur Facebook en une heure. Allez, tu tentes le all-in. Coup de poker, ça passe ou ça casse. Tu lui envoies LE message qui tue : « On arrête ».

    Et oui, c’est pas parce qu’on n’est pas ensemble que je peux pas te quitter, tu m’as prise pour qui ? Dix minutes plus tard, toujours pas de réponse. Dans ces moments-là, c’est long dix minutes, t’as le temps de te ronger 38 fois l’ongle du pouce. Ahhhhhh ça y est il a répondu (ton téléphone a fait trois saltos arrière dans tes mains) :

    – Ok, je comprends.

    – ……………

    Aaaaaaaaaaahhhhhhhhh mais non, mais non, mais non, mais non, mais non ! C’était pas le plan, ça ! Putain de toi, putain de lui ! Il était censé répondre que non, il veut se réveiller dans tes bras plus que tout, que sa vie sans toi n’a aucun sens ! T’espérais un sursaut, une révélation christique, Ne me quitte pas de Brel, minimum ! Là t’as l’impression d’annuler un rendez-vous chez le dentiste !

    Bon maintenant, ma vieille, faut aller jusqu’au bout, ta dignité est en jeu :

    – On se voit la semaine prochaine pour que tu me rendes mes affaires qui sont chez toi ?

    – Ah bon ? T’as des affaires chez moi ?

    Agréable.

    – Euh bah oui, quelques conneries que j’ai oubliées.

    – Ok, je vais checker ça. On s’appelle.

    Ok, ok… Bien joué.
    C’est comme ça qu’après quatre pauvres textos, tu t’es retrouvée dans ce café minable, à l’angle du métro, avec ce vieux sac d’épicerie de nuit, tes affaires gisant en boule au fond du plastique comme des lambeaux de toi. En fait, c’est dans ce genre de moment que tu comprends ces gens qui écrivent des chansons sur l’amour qui est un oiseau rebelle et qui n’a jamais jamais connu de loi, pa pa pa pa…

    Pour couronner le tout, t’as bien fait de te faire moche : il ne te regarde pas du tout avec désir mais plutôt comme un psy à tendance jésuite. Je vois bien que tu souffres, ma pauvre.

    Mais pourquoi t’as pas mis ton pull moule-seins ?! Ou même juste un coup de mascara et d’anti-cernes ?? Mais quelle conne ! Maintenant il te regarde comme si t’étais un cocker malade abandonné sur une aire d’autoroute.

    Bad beat vestimentaire, bad beat d’attitude, bad beat de toi-même. Tu t’es gourée, mais alors, du début à la fin, ma pauvre. Mauvaise idée tout ça. Faut que tu rentres chez toi, que tu fumes un truc, n’importe quoi, sinon tu vas lui sauter au cou en te déroulant le film de tous ces souvenirs qui n’existent pas.

    T’es rentrée chez toi. T’as fumé un truc, n’importe quoi. Le bordel que tu viens de récupérer ressemble à un cadavre pas si exquis de votre non-histoire. C’est nul. Et ridicule. Ça fait chougner en riant du coup. C’est nul, mais c’est drôle les illusions perdues.

    Bon, c’est pas tout ça de chialer mais t’as un truc sur le feu, toi. Tu changes de pull, tu te mets du mascara et de l’anti-cernes. Ça sonne, c’est ton voisin.
    L’autre soir, il t’a enfin invité à un rencard. Ni par texto, ni par Tinder, ni par Facebook, mais juste en venant frapper à la porte. Toi, t’étais encore en train d’attendre un texto de Monsieur-Je-Suis-Focus. Mais le voisin, il sentait toujours aussi bon et il avait toujours ses fossettes.

    « Bah ouais, ok, ok… »

    Il a eu l’air content. Ses fossettes se sont agrandies. Les tiennes – celles que t’as pas – aussi, du coup.

    Et ce soir, quand tu lui as ouvert la porte pour partir au resto, il avait l’air encore plus content. Il avait même échangé son sweat-shirt contre une veste pour l’occasion. Le petit effort qui fait toujours plaisir. Mais c’est que vous êtes contents tous les deux, dis donc… Pas de pourquoi, de comment, de : « J’ai un truc tôt demain ». T’es vraiment contente en fait. Il est 19 h et vous sortez dîner. Pas compliqué, en fait.

    Ce qui est bien avec le temps, c’est que quand on le veut vraiment, on arrive toujours à en trouver.

    Arts Clique Story Justine Paolini

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    Justine Paolini
    Comédienne & Auteure
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