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    JUSTINE, en route pour l’Oscar

    Retrouvez, toutes les deux semaines, la chronique de Justine Paolini.

    Il pleut à grosses gouttes, un blanc grisâtre a bouffé le ciel, tu traînes dans ton pyjama toute la journée… Une caricature grossière de dimanche tout pourri.

    Tu regardes à travers la fenêtre en pensant à cet idiot. Tu vois déjà le plan : profil perdu légèrement de trois-quarts vers la fenêtre, le regard au loin, mi-vague, mi-triste… Et là, BIM, petites notes mélancoliques au piano… Est-ce que lui aussi il regarde par la fenêtre en pensant à toi qui regardes par la fenêtre en pensant à lui ? On va se dire que oui, sinon la scène est moins bien, moins intense… Donc plan sur ton profil perdu… Et là, changement de plan, symétrie parfaite de son visage qui regarde la pluie tomber à travers la vitre… Et les violons qui partent… Oh putain que c’est beau !

    Flash back, rewind, retour en arrière :

    Scène 1

    Intérieur. Appartement. Nuit.

    Méga teuf. Ce genre de teuf d’appartement démesuré où tu ne vois que des dos et où t’as peur de te casser une côte à force de te prendre des coups de coude. Une boîte de sardines haussmanniennes peut-être, mais sardines marinées à la transpiration quand même. Tu frôles la surdité, la musique est à tellement à donf que ça fait trembler les murs et ta cage thoracique. Et d’un coup, le classique… The chanson de meuf trentenaire desperate qui veut se rassurer : Single Ladies. Direct, Zoé t’agrippe la main, fend la foule et vous plante au milieu du salon pour une chorégraphie de l’humiliation à base d’agitation de mains et de boule. Mais, effet Beyonce oblige, rien à foutre, on shake notre booty. Et surtout une vingtaine de personnes vous a rejointes : l’auto-humiliation de masse, ça passe plus facilement. Mais au milieu du dernier couplet, BIM le son s’arrête brutalement… Dans ta tête parce qu’en vrai les murs tremblent toujours. La foule devient floue, tu ne vois qu’un seul visage, qu’un seul regard au fond de la pièce… Le temps se suspend… BIM ! Coup de foudre de l’espace, West Side Story style. Vous vous avancez doucement l’un vers l’autre, vous vous souriez et vous vous embrassez… BIM ! Ralenti et suspension temporelle. Super classe.

    Bon dans la vraie vie, c’est toi qui a fendu la foule à une allure normale et en te prenant des coups de coudes dans les côtes. Et t’as dû l’attirer dans la cuisine pour lui parler tranquillement. Tranquillement avec quinze personne dans la pièce vu que la cuisine était devenue un fumoir. Et vous ne vous êtes pas roulé de pelle non plus. Bref, on s’en fout du réel, c’est le sentiment qui compte. Vous avez passé deux heures assis sur la gazinière, à vous raconter vos vies et à rire en plissant des yeux. En tous cas, c’était assez chouette et joli pour t’avoir bien perturbée, et au vu du texto reçu 15 mn après le départ de la soirée, la perturbation était très partagée.

    Scène 2 

    Extérieur. Terrasse de café. Jour.

    Une quinzaine de jours et quatre mille huit cents textos échangés plus tard…

    Vos cafés ont refroidi, vous avez oublié de les boire avec toute cette joie d’être ensemble. Vous parlez, riez, échangez des regards tantôt complices, tantôt amoureux. La scène est muette, on n’entend pas un mot de ce que vous dites, la musique recouvre vos voix. Et oui, romance à l’américaine, mon pote ! Ce qui est important là maintenant, c’est pas ce que vous vous dites mais c’est que vous avez envie de vous manger les lèvres. C’est ça la scène ! La naissance d’une complicité, d’un désir irrépressible, rien d’autre… Deux heures à roucouler comme des pigeons niaiseux sans se galocher, ça relève de l’exploit… Puis vient l’heure de se quitter, de se dire « à la prochaine » et de flipper de savoir si tu fais la bise ou si tu tentes un bisou. En fait t’as régressé complètement, tu dois avoir aux alentours de quatorze ans, grand max. Mais, alors que tu allais tendre chastement ta joue, il passe ses mains derrière ton cou, te caresse les cheveux et colle ses lèvres aux tiennes. Orchestre symphonique, plan moyen sur vous deux, caméra qui tourne et flou en arrière-plan, BIM ! Galoche cosmique ! Puis le flou devient de plus en plus net, et on voit des gens qui se sont regroupés autour de vous pour vous applaudir…

    Bon, à part la fin ça ressemblait à peu près à ça. Mais on l’a déjà dit, on s’en fout du réel, c’est le sentiment qui compte… Tu as vécu ton moment Drew Barrymore dans College attitude et il n’y a que ça qui importe. Paye ta référence mais pour ceux qui ont vu le film, vous voyez très bien de quoi je veux parler. D’ailleurs ce baiser t’a révélé ce que voulait vraiment dire papillons dans le ventre et suffocation émotive…

    Mais n’importe quoi, toi ! Tu deviens romantique maintenant ? Tu veux pas parler d’ »âme sœurs » et d’ »homme de ta vie » aussi ? Mais qu’est ce qu’il t’arrive bordel ? T’as changé, tu sais.

    Séquence 3

    Intérieur. Salon. Nuit.

    Tu t’étales sur ton lit, une main sur le drap qui couvre ta poitrine, l’autre main cherchant mollement une cigarette. On est passé au film américain tout public, no boob allowed. T’es épuisée mais un sourire béat s’est plaqué sur ton visage. Ok… ok ok ok, tout va bien… c’est le meilleur coup de ta vie entière mais ça va, tu gères. Vous êtes passés par tous les stades : par de la peau, par de la sueur, par de multiples orgasmes. Magie rose, électricité dans les pieds, électricité dans d’autres parties de votre anatomie, et tout le bordel qui va avec. Palpitation cardiaque à son maximum, érotisme indétrônable, porno chic comme on aimerait en voir plus souvent : Nip/Tuck dans le bas de tes reins. Bravo mec, bien ouej. Et tout ça par texto. C’est probablement un peu bizarre tout ça, mais on s’en fout du réel, c’est le sentiment qui compte on a dit !

    Séquence 4

    Intérieur. Hôtel. Fin d’après-midi.

    Scène de la rupture. Tu l’as raconté la dernière fois, tu vas pas répéter. Plan large de toi et de ta pauvre robe en train d’attendre son Uber. Le monde s’effondre, l’univers se fissure et t’as l’air complètement conne. Et qu’est ce que ça piaille dans ton cerveau ! On dirait le pire épisode de Sex and the City – le film quoi – il y a quatre meufs en train de bruncher et de débriefer dans ta tête. L’enfer.

    Charlotte : En même temps, c’est très bien comme ça. Il est déjà avec quelqu’un, ça ne se fait pas.
    Samantha : Et alors ? Baise-le quand même.
    Carrie : Mauvaise idée, il y a trop de sentiments en jeu et peut-être que cet amour impossible est le seul moyen de préserver la beauté de la relation.
    Miranda : Ta gueule, l’amour c’est de la merde, c’est un con et toi t’es une conne… Tiens, mange un cookie.

    Séquence 5

    Interieur. Appartement. Jour.

    Gris, pluie, on revient au dimanche tout pourri. Les violons et les gouttes à travers la fenêtre sont à leur maximum. Une larme, une seule, coule discrètement le long de ta joue, tout doucement, presque au rythme de la musique… Putain, t’es forte. Même les acteurs ricains ils mettent des gouttes au menthol dans les yeux pour arriver à faire ça. Mais qu’est ce que vous attendez ? Sortez le tapis rouge, virez-moi Cate Blanchett et envoyez l’Oscar !
    Ah la la la, t’es balèze… t’arrives à te faire un film dans le film. Inception de la déformation de la réalité. Parce qu’en vrai tu nous fais plutôt un sous-Bridget Jones avec ton pot de glace dégueu, ta morve au nez et ton plaid à bouloches. T’as beaucoup perdu en classe tu sais… n’est pas Meryl Streep qui veut. C’est pas grave, hurle du Céline Dion, ça ira mieux.

    Ça vibre sous tes fesses. Tiens, c’est Monsieur Bovary.
    Tu lui manques.

    *CLAP* COUPEZ !!!

    Ben non. C’est nul. Enfin, si c’est bien, c’est le but, mais qu’est ce que tu peux répondre à ça ? « Moi aussi tu me manques » ? Oui, comme d’habitude, et après ? Ça va pas régler ton problème. C’est pas possible, c’est PAS POSSIBLE, c’est qu’il a dit, non ? C’est aussi ce que toi tu as dit, non ? Ca fait des semaines que vous jouez à ce jeu là, vous allez pas vous la faire Une Histoire sans fin non plus, hein ? Il casse ton deuil de non-histoire avortée avec ses allers-retours en emojis de fruits et légumes, merde ! Et puis ça suffit ces mecs en plein démon de midi, achète-toi une grosse bagnole et arrête de faire mumuse avec le cœur de filles qui ont rien demandé. Y a même pas de film assez nul pour décrire cette situation tellement cliché, tellement vue cent quarante mille fois… Loser, va !

    Tu fais un peu moins la maligne dis-donc… On s’en fout pas tant que ça du réel finalement, hein ?! Et oui, puisque c’est lui qui créée le sentiment ! Pas ta petite tête débordante d’imagination ! Incroyable, hein ? Et oui ma poule, bienvenue dans le monde !

    « Oh ! Mais tiens, qui voilà ? Bonjour Réalité, comment ça va ? Tu es venue avec ton amie Lucidité ? Entrez-donc, Ironie est déjà arrivée ! Je vous sers un Nesquik ? Oui, j’ai enfin viré Sentiment, elle a bien foutu la merde. Faut nettoyer maintenant, c’est pour ça que je vous ai appelés… »

    En un texto, tu t’es fait casser ton film… Le con… Il vient de ruiner ta saga « La Vie de Justine » en Technicolor et produit par Cecil B. Demille. Normalement, il était sensé tout plaquer et hurler ton nom en bas de ta fenêtre sous la pluie, pas te faire un remake de Cinquante nuances de Grey version SMS.

    Bon allez, fini les conneries, on éteint les projecteurs et on remballe le matos ! Fin de tournage pour tout le monde ! La petite larme, la pluie, le piano, tout ça… ça va on a compris la ficelle. Ça pue vraiment le nanar tout ça, alors rappelle-toi toujours d’une chose : c’est pas en jouant dans Sous le soleil que Meryl Streep a décroché son Oscar.

    Société Chronique Justine Paolini

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    Justine Paolini
    Comédienne & Auteure
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