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    OUGANDA : de l’exil au succès, témoignage d’artistes réfugiés à Paris

    Les pas de danse s’enchaînent sur scène dans une ambiance déchaînée. Les 700 personnes dans le public sont euphoriques. Dans la foule, les diplomates présents applaudissent à tout rompre. Le Théâtre National de Kampala, en Ouganda, est plein à craquer ce soir de novembre 2012, pour la première du spectacle de la compagnie aux membres LGBT, les Talented Ugandan Kuchus (TUK). Soudain, le chaos. La police fait irruption, la joie et les encouragements cèdent le pas aux cris et à l’effroi collectif. Fin du spectacle. Fin de tout, en fait.

    « A partir de là, la situation n’a fait qu’empirer », résume Joel Ssepuya. Élancé, on lui donne entre 25  et 30 ans, il s’habille élégamment, parle d’une voix douce et d’un ton rieur en rajustant une boucle d’oreille. Il est loin, ce temps où le jeune directeur du collectif ougandais LGBT pouvait voltiger à sa guise d’une colline ensoleillée à l’autre de sa capitale. Du haut de son appartement parisien au dixième étage d’une tour gigantesque, dans le froid français de janvier, il contemple le chemin parcouru. A côté de lui, sa camarade de scène, Jane Namiiro, sourire timide, cheveux frisés, regard un peu déboussolé. Elle aussi vit l’exil après avoir vécu l’enfer. Les deux remontent la pente, avec brio.

    TUK Paris

    Les membres de T.U.K Paris : au centre (t-shirt jaune): Jane, au dessus (t-shirt noir et blanc) : Joel

    « C’était dur. C’était très dur. Nous avons dû quitter le pays, nous étions menacés par le gouvernement et nos propres familles », commencent en chœur les danseurs. Mais par quoi commencer, au juste ? La route est longue et n’est qu’à son début. « D’abord, j’ai cofondé avec un ami le groupe Talented Ugandan Kuchus en 2011, alors que j’étais chargé des finances de Spectrum Uganda, une autre association de défense des homosexuels. A l’époque, Kuchu était un mot secret en luganda [langue parlée dans la région de la capitale ndlr] pour parler des gays, mais maintenant tout le monde l’utilise. » Le but ? Réunir plusieurs associations de défense des droits LGBT et traduire leurs revendications de manière artistique.

    Il faut dire que depuis quelques années, ce pays de l’Afrique des Grands Lacs est secoué d’un débat vigoureux sur l’homosexualité. Le Président de la République et ses affidés, au pouvoir depuis 1986, semblent vouloir renouer avec un électorat lassé d’eux et s’attaquent violemment aux homosexuels, bouc-émissaire idéal, que les sectes protestantes born-again critiquent tous les dimanches. Les protestations des défenseurs des droits de l’homme, nationaux comme étrangers, ne parviennent qu’à repousser la date de l’entrée en vigueur d’une nouvelle loi, qui condamnera à perpétuité toute personne convaincue d’actes homosexuels.

    Joel Ssepuya

    Joel Ssepuya, directeur de T.U.K Paris

    « Beaucoup d’entre nous avons été rejetés par nos familles, nos voisins, nos communautés, nos villages. On voulait nous soigner », reprend Joel, dont la famille ignorait l’homosexualité jusqu’à l’incident du spectacle. Pourtant, le show en question n’avait rien de choquant, explique Joel.

    « C’était interdit d’aborder frontalement le sujet, donc on a essayé de le faire avec des métaphores, vu le risque qu’il y avait, seuls les gens avertis pouvaient comprendre. En plus on avait élargi notre message à la lutte contre toutes les discriminations. »

    C’était déjà trop pour les autorités. La chasse aux 25 membres du groupe pouvait commencer.

    TUK Paris 2

     « A l’époque, j’ai reçu quelques soutiens de défenseurs américains des droits de l’homme, raconte l’activiste, et j’ai dû fuir dans un lieu secret au bout d’un moment. » Son poste de directeur l’expose autant qu’il le protège : son nom est divulgué au sein de listes d’homosexuels dans des journaux nationaux et la nouvelle de l’interdiction du spectacle franchit les frontières. « Nous étions devenus paranoïaques, complète Jane, ma famille a très mal pris mon homosexualité, ce n’est pas accepté dans notre culture. On se demandait tous les matins en se réveillant si on allait se faire arrêter ».

    « Après avoir eu ces problèmes, on a compris que nos vies étaient en danger », lance Joel, d’un ton étonnamment calme. « Des amis ont été attaqués et maltraités, on leur disait qu’ils devaient être soignés. On nous a accusés de recruter des homosexuels, ce qui est évidemment faux. Les religieux ont joué un rôle important dans le ciblage en nous pointant du doigt. Notre communauté a commencé à émigrer, certains sont partis aux Pays Bas, ceux qui n’avaient pas reçu de menaces ont pu être protégés et sont restés. » Il a donc fallu fuir. Obtenir un visa pour l’Europe était aussi risqué que difficile.

    Mais par des moyens détournés, Joel parvient à se procurer un passeport avec visa français. Avec quatre autres de ses amis, il fuit l’Ouganda les larmes aux yeux, le cœur brisé et la peur au ventre. Pas d’adieu à sa famille. Il laisse là-bas son petit ami. Après des heures d’angoisse de se faire arrêter et d’avoir à faire face une nouvelle fois aux autorités, il arrive en France le 27 juin 2013. Une date qu’il retient par cœur et qu’il donne sans hésitation, comme une deuxième naissance. Jane fera le même trajet en février 2014.

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    Danseuses de T.U.K Paris.

    Les voilà sans rien dans un pays dont ils ne connaissent rien, mais en sécurité. Ils sont rapidement pris en charge par l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA), envers lequel ils sont infiniment reconnaissants. « Ils nous ont aidés à trouver un logement, des vêtements, un peu d’argent », se réjouit Joel. « On a eu énormément de problèmes pour avoir des papiers, mais finalement, j’ai reçu un statut d’asile constitutionnel spécial, j’étais d’ailleurs le premier à le recevoir. »

    Le désœuvrement du début ne dure pas. Les exilés se remettent au travail, et grâce à l’aide d’associations et de défenseurs des droits LGBT, ils remettent sur pied leur spectacle, nommé We are one (« Nous sommes un » ndlr). « On a recommencé nos shows en France, s’enthousiasme Joel, on a fait de la publicité, les gens ont aimé notre touche africaine et le fait qu’on raconte une histoire. Des Ougandais sur place nous ont rejoints ou aidés. On continue à évoquer les sujets de la discrimination, des droits de l’homme, de la santé. » Les mêmes thématiques peuvent être abordées sans risque, dans un audacieux mélange de théâtre, de chant et de danse.

    Le bouche à oreille fait son effet, et le show rencontre un succès important auprès d’un public très divers. Et voilà les artistes qui exportent leur spectacle en province, comme à Reims à l’automne dernier. Consécration suprême, et pied de nez magistral envers ceux qui les ont forcés à quitter leur pays, la star ougandaise et francophile Iryn Namubiru leur a même rendu visite fin 2014 pour faire un spectacle ensemble. « Elle a beaucoup apprécié notre travail » ajoute Joel, qui savoure cette reconnaissance. Précisons que le danseur avait une certaine notoriété avant de quitter Kampala. Des chanteurs reconnus faisaient souvent appel à ses qualités d’acteur et de danseur pour des projets. C’est le cas de Cindy, notamment, qui aide encore aujourd’hui les membres de TUK restés au pays.

    Aujourd’hui, il n’a plus qu’un contact sporadique avec un membre de sa famille, et Facebook lui est utile pour garder ce lien avec les siens. Ce n’est pas le cas de Jane, dont les proches la croient perdue, disparue. Elle se fend d’un rire gêné avant de lancer ces mots, inimaginables :

    « Pour rentrer en Ouganda, il faudrait que tous les membres de ma famille meurent, sans exception. »

    Ce coup d’épée verbal ne tue pas l’ambiance de l’entretien, il la dynamise, au contraire. Jusque là timorée, la jeune actrice développe : « Ils ne me pardonneront jamais. Si je suis lesbienne, je suis une malédiction. Ma famille est pauvre et pourrait me sacrifier pour de l’argent. Je ne peux pas les pardonner. » Elle s’interrompt un bref instant, avant de sourire, imperturbable, et de reprendre : « Je les ai aimés, il s’agit de mes frères, de ma mère, mais s’ils n’ont plus besoin de moi, je ne peux pas rester avec des gens qui veulent ma mort. C’est douloureux. Avec le temps, j’ai pu passer à autre chose, et à Paris, je me suis trouvée une seconde famille. Nous étions heureux en Ouganda, nous avions tout ce dont nous avions besoin, ça nous manque. Mais la liberté là-bas a commencé à nous manquer. »

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    Jane, danseuse à TUK Paris.

    Malgré leur français encore hésitant, les artistes s’intègrent sans ambages, et la solidarité qu’ils rencontrent de la part de leurs nombreux soutiens leur permet de vivre correctement. L’Allocation Temporaire d’Attente (ATA) que leur verse l’Etat complète les premiers revenus que dégage déjà le spectacle. Joel continue à s’engager dans la lutte contre le VIH et offre de son temps à la Croix Rouge, dont il peine à prononcer le drôle de nom dans la langue de Molière. En février prochain, leur nouveau spectacle, Kiss of Life (« Le baiser de l’amour », ndlr) sera présenté par les danseuses du groupe en clôture du festival féministe Elles résistent de Montreuil, le 21 février prochain. Une sorte de happy end à l’allure de nouveau départ.

    Photos : T.U.K Paris – Facebook.

    Arts Homosexualité Ouganda

    Commentaires
    Noé Michalon
    Journaliste
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