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    CLIQUE TALK : Harry Tordjman, l’homme derrière « Serge le Mytho », « À Voix Haute », « Bloqués » et « bref. »

    Son nom ne vous dit probablement rien, mais vous pouvez remercier Harry Tordjman pour certains de vos programmes TV préférés de 2016. Ce jeune producteur est à l'origine de "Bloqués", "Serge le Mytho" ou encore du documentaire le plus touchant de l’année, "À Voix Haute". Avant ça, il était aussi derrière la série-culte "bref." Mais concrètement, quel est son rôle ? Rencontre avec un passionné qui va vous faire changer de regard sur les producteurs. En bonus, les débuts de Serge le Mytho et des annonces exclusives sur "À Voix Haute".

    Clique : Bonjour Harry. Allons-y directement : qu’est-ce que c’est, être un producteur ? Comment tu l’es devenu ?
    Harry Tordjman : Un producteur, c’est quelqu’un qui fait en sorte que des projets artistiques se réalisent. Il y a mille manières de le devenir, parce que théoriquement il n’y a pas de diplôme pour être producteur. Je peux juste donner mon exemple : je ne sais pas si je voulais être producteur mais, très tôt, j’ai été très attiré par le cinéma et la comédie. Je pense qu’à la base, je voulais être créateur, mais je me suis rendu compte d’autre chose après avoir fait des études.

    Ma sœur a trois ans de plus que moi. Elle s’était inscrite en médecine, et ça n’a duré que six mois : elle a arrêté parce qu’elle s’est rendue compte que c’était contre sa nature. Elle s’est demandé ce qu’elle voulait vraiment faire, et elle a intégré une école d’arts graphiques, Penninghen. Mes parents étaient fiers mais ils avaient un peu peur : mon père est dentiste, ma mère travaille dans l’immobilier d’entreprise, c’est des métiers qui ont l’air plus concrets que « graphiste » ou « artiste » (rires).

    J’ai vu ça de mon côté ; je pense que j’aurais peut-être aimé faire des études artistiques aussi mais, sans leur dire, je me suis orienté vers le droit pour rassurer mes parents.

    Tu as fait du droit, mais avec une coloration artistique ?
    Je me suis inscrit en fac de droit. Et en quatrième année, j’ai vu qu’il y avait une spécialisation « droit audiovisuel et cinéma ». Je me suis rendu compte qu’il existait peut-être un moyen de mêler mes études et ma passion, donc j’ai tenté ce DESS.

    Je me rappelle très bien, la date limite pour le dépôt des candidatures était un vendredi à 18h. Je suis arrivé à 18h05. C’était fermé. J’ai dû glisser mon dossier sous la porte en espérant que ça allait passer.

    J’avais fait une lettre de motivation dans laquelle je disais que je voulais faire ce métier depuis toujours. J’étais super jeune, j’avais 21 ans (j’ai un an d’avance), je ne connaissais personne. Tout le monde avait fait plein de stages dans le milieu ; moi, ma seule expérience, c’était d’avoir fait un stage chez Cinétrain, la boite qui fait des locations de DVD dans les TGV (rires).

    Un kiosque Cinétrain, conçu par les architectes R2BUn kiosque Cinétrain, conçu par les architectes R2B

    Il y avait environ 700 candidats à cette formation, pour une trentaine de reçus. Et c’est passé. J’ai eu deux entretiens, un écrit, et j’ai été pris. Normalement, vu l’âge moyen des gens qui postulaient (en moyenne entre 23 et 30 ans), le jury refusait les plus jeunes – notamment ceux qui, comme moi, avaient un an d’avance – et leur disait : « faites une année de césure, des stages, puis revenez ». Mais cette année-là, un des membres du jury a dit : « non, je ne suis pas d’accord, il a un an d’avance, ce n’est pas de sa faute, il doit être traité comme tout le monde ».

    C’est très « À Voix Haute » !
    Oui, il a exprimé un truc qui était en lui. (rires) En fait, c’est une injustice qui lui était arrivée dans le passé. Grâce à son intervention et aux entretiens que j’ai faits, j’ai été pris. Après ce DESS, j’ai aussi fait un DEA d’Économie du Cinéma pour approfondir les questions financières et économiques. Ça m’a permis de faire ensuite des stages géniaux où j’ai appris plein de manières différentes de travailler. Et à la fin de mes études, je découvre que je peux associer mon goût pour l’administratif avec ma passion pour l’artistique. Le métier de producteur, c’est celui qui me permet d’allier tout ça.

    Où as-tu fait des stages ?
    Je suis passé par plusieurs boites de production, notamment Chez Wam, la boîte de prod’ d’Alain Chabat, où j’ai eu le déclic de faire de la comédie… Parce que, quand tu vois Alain Chabat débarquer tous les matins, tu te dis « ok, je sais pourquoi je veux faire ce métier » (rires).

    L’émission Burger Quiz, présentée par Alain Chabat et produite par Chez Wam

    Vers 23 ans, lors d’un remplacement de congé maternité, je suis passé responsable juridique de la Pan Européenne Production, qui faisait du long métrage, puis de Bonne Pioche (qui a produit le film-docu La Marche de L’Empereur et les émissions Rendez-vous en Terre Inconnue…). Enfin, je suis passé à l’agence artistique UBBA, qui gère des talents comme Dany Boon, Guillaume Canet… Je n’y suis resté que trois mois, parce que je développais des projets en parallèle et, à ce moment-là, j’ai vendu mon premier format à la télé, une mini-série sur France 4.

    C’était la série « Ben se fait des films » ?
    Absolument. Depuis la fin de mes études, j’ai toujours voulu monter ma boîte (NDLR : d’où le nom de sa société de production, « My Box Company ») et avancer. À la base, je voulais faire du long métrage. Je me demandais comment y arriver, alors que je ne connaissais personne. Je me suis dit « je vais peut-être essayer de faire d’abord des courts-métrages. » Mais j’ai étudié l’économie du court-métrage et j’ai vu… qu’il n’y en avait pas vraiment. Surtout, pour un producteur, le passage du court métrage au long métrage n’est pas si évident que ça.

    Donc je me suis rabattu sur du programme court, pour la télévision. Je trouvais que, dans ce domaine, il y avait une économie et, surtout, un moyen de trouver de nouveaux talents et d’apprendre mon métier de producteur.

    En parallèle de mes jobs et de mes stages, j’avais rencontré un humoriste qui s’appelle Ben. Il m’a proposé de produire son premier spectacle, au Point Virgule. C’était en août 2007. Ça a bien marché, donc on a continué à avancer et ajouter des dates.

    Un jour, on a eu la possibilité de faire un partenariat avec France 4 autour du spectacle. Ils nous ont dit : « d’ailleurs si vous avez des idées de formats courts, n’hésitez pas ». On y a réfléchi, et on a eu l’idée de la série « Ben se fait des films ». J’ai posé une journée de RTT, on est allés voir France 4 pour leur présenter : ils ont trouvé ça cool et intéressant, mais n’ont pas donné de réponse tout de suite. Et un jour, alors que j’étais au travail, j’ai un appel du patron des programmes de France 4 qui me dit qu’il aimerait bien faire la série.

    Vous aviez déjà tourné un pilote (NDLR : épisode test permettant de montrer à quoi ressemblerait la série) ?
    Non, on n’avait rien tourné, mais l’univers de Ben était très marqué. Ils nous ont juste demandé un budget et un plan de financement (NDLR : document qui explique combien va coûter le film et à quelles échéances le diffuseur doit payer, par exemple « 25% au début du tournage, 75% à la livraison du film »). J’ai dit « ok, faites-moi une lettre de pré-achat assez rapidement si possible » (NDLR : le pré-achat est un accord d’un diffuseur qui s’engage à acheter le projet à un prix fixe, avant même de l’avoir vu). Je prépare tout ultra vite et je leur renvoie… Et ils ne m’ont renvoyé la lettre de préachat que la veille de la fin de ma période d’essai chez l’agence UBBA. C’était en août 2008.

    Quand j’ai eu la lettre, j’ai arrêté, j’ai monté ma boîte avec mes deux associées, qui sont ma sœur (à la direction artistique) et ma mère (à la direction financière). Moi, je suis gérant de la boîte. À partir de là, c’est le début d’une nouvelle aventure. Mais surtout, et c’est le plus important, c’est un moment où on se demande : « qu’est-ce qu’on veut vraiment faire ? ». Et où l’on se donne les moyens de le faire. A ce moment-là, tu te rends compte qu’il n’y a vraiment que toi qui peux changer ta vie.


    BEN SE FAIT DES FILMS – Episode 1 par myboxprod

    Comment tu bossais avec Ben, quand tu as commencé ?
    Avec Ben, c’était incroyable. Quand j’étais salarié, on développait des formats courts à côté, tous seuls, avec mon caméscope de l’époque et des lampadaires en guise de spots… On a aussi tourné un autre format court qui s’appelle Ça vous est déjà arrivé ? sur les situations les plus embarrassantes de la vie quotidienne.

    Ce qui est marrant, c’est à l’époque j’avais fait mes études en même temps que Lorenzo Benedetti (qui est devenu depuis le patron de Studio Bagel et le directeur des créations originales digitales du groupe Canal, NDLR) qui me dit qu’il trouve ça cool et qu’il aimerait qu’on le fasse en coproduction. On y va, et il trouve TF6 comme diffuseur. On a fait quarante épisodes, puis on a enchaîné. J’ai fait ensuite le Blog de Prune, pour la chaîne Planète, et Les Deux mecs qui bossent à Canal, pour Canal+. Les héros sont deux acteurs : Ben, justement, et… Jonathan Cohen, dont on reparlera plus tard.

    Les 2 Mecs qui bossent à Canal – Episode 1 from Rizac on Vimeo.

    Comment tu as rencontré Kyan Khojandi et Bruno Muschio, alias Navo, qui sont les auteurs-réalisateurs de bref., et qui font partie de la team de Bloqués et Serge le Mytho ?
    Je manageais Ben, et il m’a présenté Kyan en disant que c’était un jeune humoriste super. J’ai trouvé que c’était quelqu’un de très touchant, sincère et humain. J’ai aussi senti qu’il avait un peu peur, mais c’était normal : il démarrait. J’ai vu son premier spectacle ; il avait une vraie exigence, c’était très construit, très travaillé. Je suis devenu son manager de façon naturelle, parce qu’on discutait de plein de choses, que je le conseillais, je le rassurais… Et Bruno (alias Navo), c’est venu après. Kyan développait des choses avec lui et il me l’a présenté.

    kyan-navoKyan et Navo au Théâtre de Dix Heures à Paris, en 2011

    C’était avant bref. ; j’avais des projets de programmes courts sur lesquels je les ai fait travailler et on s’est très vite entendus. On voulait aller dans la même direction. Il y a un truc qu’ils disent souvent et qui me touche beaucoup : « quand on bosse avec Harry, on ne bosse pas contre un producteur, mais avec un producteur ». Pour moi, c’est la plus belle chose qu’on puisse me dire. Avec eux, j’ai trouvé des gens avec qui travailler dans la même direction.

    Comment est venu le projet bref. ?
    Toujours dans cette optique de développer des programmes courts. Un jour, j’ai dit à Kyan : « viens on fait un programme court, essayons, j’ai des bons rapports avec Canal ». C’est là où lui et Bruno ont pris une page et écrit bref. Quand je l’ai lu, j’ai dit « chanmé, on le fait ! ». Et on tourne alors un pilote sans avoir de chaîne pour le diffuser.

    On ne savait pas trop comment ça se passait, mais on ne voulait pas qu’il y ait d’ingérence d’une chaîne. On fait le truc tel qu’on veut le voir, avec un mot d’ordre : la liberté de création. Quand on l’a présenté chez Canal+, ça a tout de suite accroché. Ils ont voulu prendre quarante épisodes et avancer très rapidement.

    Ce qui est marrant c’est qu’à partir du moment où j’ai proposé aux garçons « amusez-vous, on ne pense pas aux chaînes », où je suis sorti du cadre que je m’étais imposé à moi-même qui était « il y a des chaînes qui ont des demandes, il faut respecter ces demandes », on est arrivés à faire des trucs pour nous, qui nous plaisent et qui nous touchent.

    Vous êtes passés dans une démarche d’auteur, en fait ?
    Absolument. On est plus dans une démarche d’auteur que de producteur classique, et on regarde ensuite si ça plaît à des chaînes. Et en fait, ça marche mille fois plus. Même dans le processus d’ailleurs, que cela soit dans l’écriture, la réalisation, la post-production… On est dans une démarche de faire ce qui nous touche le plus. On accompagne ça et on protège les auteurs.

    Tu penses que quelque chose qui te touche va forcément toucher d’autres personnes ?
    Pour nous, c’est naturel. Notre job, c’est d’accompagner des auteurs qui ont une vision et qui sont déterminés à aller au bout de celle-ci. Notre rôle, c’est de sentir où ils veulent aller, de développer cette envie et de les pousser le plus possible vers là où ils veulent aller – parce que parfois, certains auteurs peuvent en avoir peur. Et quand on est tous d’accord sur cette envie, on les protège.

    En résumé, le rôle du producteur c’est de mettre en œuvre les moyens d’aller au bout de cette vision, puis de la protéger jusqu’au bout, jusqu’à diffusion, et même jusqu’au marketing derrière. On se porte garants de ça. C’est un accompagnement de A à Z, et on ne veut rien laisser passer.

    Je me rappelle d’ailleurs qu’à l’époque de bref., vous aviez choisi d’annuler du merchandising qui était en cours de route…
    Oui… On avait eu beaucoup de propositions de merchandising autour de la série. Parmi ce qui a marché, on a fait un très beau livre et des capotes 3000… On a eu énormément de propositions d’annonceurs. Mais on ne voulait surtout pas faire des épisodes de bref. pour des annonceurs, car pour nous ça aurait été dénaturer l’œuvre.

    On était ok pour évoquer des trucs autour du personnage (la voix off par exemple), mais pas faire d’épisode. Les annonceurs avaient une démarche genre « ok, on ne fera pas d’épisode ». Puis au cours du brief, quand on rentre dans le vif du sujet, on s’aperçoit que c’est un épisode de bref. déguisé… Et du coup on annule tout. On a appris à être très exigeants très vite, parce qu’on ne veut pas laisser de faux espoirs. On a fixé un cadre en disant « voilà ce dans quoi on veut travailler. Si ça n’entre pas, tant pis, il n’y a aucun souci. »

    Quelque chose m’avait marqué à l’époque de bref. : vous présentiez systématiquement l’équipe comme un trio, avec le producteur (toi en l’occurrence), au même niveau que les acteurs/réalisateurs/auteurs. C’est rare.
    C’est notre démarche depuis le début : on est sincères, à la fois dans le programme et dans ce qui a été fait. On a vraiment fait naître le programme à trois. De mon côté, en le présentant à Canal, en l’accompagnant et en préservant Kyan et Bruno, et eux en faisant un taf monstrueux, que je qualifierais même, peut-être, de révolutionnaire pour l’époque.

    Je pense que tu peux le dire. Pour moi, il y a un avant et un après bref. en France. C’est un vrai marqueur générationnel, qui a décomplexé et ouvert plein de choses dans l’écriture, le format, la façon de diffuser et communiquer… Tu as quel âge au moment où la série explose ? Comment vous gérez le raz-de-marée de popularité ?
    J’ai 29 ans à ce moment-là. Un raz-de-marée complètement dingue nous tombe dessus, et après un raz-de-marée, il faut quand même un peu se remettre. L’expérience est incroyable, et ensuite il y a beaucoup de données à gérer. Ça nous a ouvert beaucoup de portes, et on a juste pris du recul sur ce qu’on voulait faire. Kyan a joué dans pas mal de films, Bruno a écrit, et on a vécu nos vies. Et ça fait du bien, de vivre sa vie. Et puis un jour, pour les 30 ans de Canal, la chaîne nous propose de faire des épisodes de bref. spéciaux. On réalise ces fameux épisodes spéciaux, qui fonctionnent avec un générateur interactif en ligne. C’est extraordinaire à faire : on se marre, il y a une centaine d’invités qui viennent.

    Parmi eux, il y a Orelsan et Gringe. Ils sont sur un canapé, on leur donne un texte à lire. À un moment, on les laisse improviser, et ce qu’ils font est trop marrant. Quand on revient à la cantine, on se dit qu’il y a un truc à faire… On en parle à Canal, en disant : « on ne sait pas ce que c’est, mais c’est deux gars sur un canapé et on trouve ça super cool, ils ont un univers de ouf… Qu’est-ce que vous en pensez ? » Canal dit « pourquoi pas. » On produit un pilote, on le propose et… de là est né Bloqués.


    Bloqués 37 – Le saviez-vous ? par bloques

    On en produit 120 épisodes, c’est un truc de dingues. Parmi ces 120, on fait venir une personne qui s’appelle Jonathan Cohen…

    … Que tu connais donc depuis le tout début, en fait ?
    Oui, ça fait dix ans qu’on se connaît. C’est incroyable, c’est comme ça que les choses se sont faites depuis le début : des rencontres, qui ont permis d’autres rencontres, des parcours qui évoluent, puis on se retrouve… C’est magnifique : au final c’est un truc de rencontres et d’énergie, on est comme une petite famille. Donc on a fait quelques épisodes de Bloqués avec Jonathan, qui joue le personnage de Serge le Mytho.


    Bloqués #26 – Les aventures de Serge le mytho… par bloques

    À la fin de Bloqués, on se dit qu’on a envie de faire un spin-off (NDLR : série dérivée) avec Serge le Mytho. Canal+ a d’ailleurs été un peu à l’initiative, même si au fond de nous on sentait le truc aussi : Arielle Saracco (NDLR : la directrice de la création, en charge des créations originales, des programmes courts) nous a dit « ya un truc super autour de Serge, ce serait peut-être pas mal de faire quelque chose ». On l’a lancé, et on finit le tournage de la saison en janvier 2017.


    #08 – Serge dit la vérité sur Jay-Z – CANAL+ par SergeLeMytho


    Interview de Serge Le Mytho, version longue… par legrosjournal

    Il va y avoir des moments assez cools, d’autres touchants, mais ça va toujours rester drôle. Voilà notre actualité du moment, sur la partie fiction/humour. On veut aussi développer des formats plus longs, des 26 minutes en humour, ainsi qu’une série de huit épisodes de 52 minutes en drama.

    Vous avez depuis peu une activité de production de documentaire, avec À Voix Haute, dont on a beaucoup parlé chez Clique ?
    Oui. Il y a cinq ans, je rencontre Stéphane de Freitas, le président de l’association Indigo. Il m’explique que son rêve est de fonder une association qui permettrait de recréer du lien entre les gens en France, et qu’il est en train de créer un programme de prise de parole qui s’appelle Eloquentia, à l’Université de Seine Saint-Denis. Je trouve ça très intéressant, et je me dis que l’aventure mérite qu’on fasse un documentaire dessus.

    On regarde comment se passe la première année du concours : ça marche hyper bien. On se demande si on va filmer la deuxième année, mais on préfère prendre le temps et faire une sorte de repérage afin d’identifier les moments clés de l’aventure. On choisit donc de filmer la troisième année, et France 2 nous achète À Voix Haute. C’est le premier documentaire de My Box.

    On commence à tourner À Voix Haute le 7 janvier 2015. C’était le jour des attentats de Charlie Hebdo… Le tournage a duré cinq mois. Avec ma sœur, on est présents tous les jours. Et à chaque jour qui passe, on est de plus en plus abasourdis par la… puissance de la réalité, et des gens qu’on filme.

    Sur le tournage, on se prend une claque. On a vu des jeunes auxquels on s’est attachés, et on est devenus une petite famille. C’était une des complexités d’ailleurs : on est allés tourner à l’Université dans le 93, avec des caméras, il a fallu qu’on se fasse accepter par les étudiants. Après le tournage, on avait prévu de passer quatre mois en montage. Finalement il nous a fallu un an, tellement on a voulu affiner !

    Quand le film est fini, on organise deux projections : la première, à l’université de Paris VIII, sur les lieux du tournage. On a des retours magnifiques des étudiants qui le découvrent pour la première fois et qui nous disent « on avait un peu peur, mais finalement on est très touchés, vous nous avez respectés et on trouve ça très juste. » C’est la meilleure chose qu’on pouvait entendre. Puis on a une deuxième projection chez France 2 avec des professionnels, des gens du milieu, des amis… Quand on sort, on n’a que des retours positifs. On est très heureux. Comme on a le nez dedans, on se dit juste « bon ok, le film a l’air d’être réussi ».

    Puis la presse se met à en parler. Et là c’est un truc de dingue : que des chroniques positives et dithyrambiques.

    C’était la première fois que je voyais un documentaire être mis sur le web avant sa diffusion. Est-ce que ça a joué dans la réception du public ?
    C’était une proposition de France 2, qui l’avait déjà fait sur d’autres productions. Je me suis rendu compte qu’ils étaient peut-être en avance sur tout le monde, sur ce sujet–là… À Voix Haute était diffusé un mardi soir, à 22h50 : ce n’est pas la case la plus regardée. Le mettre sur Internet en amont, ça permet de créer un engouement. Il suffit que quelques titres en parlent (NDLR : Clique en a fait partie, 4 jours avant la diffusion) pour que le film soit très vu le jour J et très apprécié. On a eu énormément de retours positifs. Et très vite nous est venu l’idée de… le sortir en salle. A la base, on l’a conçu comme un long métrage : ça devait être un documentaire de 52 minutes, mais on a vite vu qu’on serait plutôt aux alentours de 80 minutes. Je suis d’ailleurs en train de finir la négociation avec des distributeurs.

    Tu es en train de me dire que À Voix Haute va sortir au cinéma ?

    Oui, il sera en salle partout en France au printemps 2017, c’est une exclu Clique (rires). On va faire une série d’avant-premières dans toute la France. C’est génial parce que ça va donner une seconde vie au film, avec la puissance de frappe naturelle du cinéma. Et je suis heureux parce que j’aime bien l’idée qu’il soit diffusé dans une salle fermée, avec des gens qui viennent de milieux différents, et qui partagent ensemble cette expérience. Parce que c’est ce que tout le monde a vécu dans le film, en fait.

    Je pense que c’est typiquement le genre de films que les profs vont emmener leurs classes voir.
    C’est exactement ça : il y a une réelle envie de l’Éducation Nationale que le film soit vu par le maximum de jeunes dans la France entière. On met en place avec le distributeur des « séances collégiens et lycéens » où les profs font venir des classes entières dans les salles de cinéma pour partager ce film ensemble. C’est un des points les plus importants pour nous : on espère que ce film sera vu par le maximum de jeunes. On trouve qu’il apporte une autre vision de la jeunesse des banlieues et surtout, je trouve qu’il apporte énormément d’espoir. Il dit que c’est possible d’y arriver, et qu’une autre France existe.

    Avec Stéphane de Freitas et le distributeur, on fait d’ailleurs un choix quasi politique : on veut qu’il sorte avant les élections présidentielles. Parce qu’on le trouve nécessaire dans ces temps où on va rentrer dans une forme de tension politique et sociale. Il va sûrement y avoir, on le pressent, l’émergence d’extrêmes. Ce film, il est là pour reprendre de la hauteur sur ce que pourrait être la société. C’est une petite histoire dans la grande Histoire.

    Je pense que ça passe par là, et ça rejoint un peu le rôle du producteur : à un moment donné, on se demande pourquoi on fait ce métier, dans le fond. Pour gagner de l’argent ? Pour faire naître des talents ? La motivation première, c’est de proposer des choses qu’on n’a pas l’habitude de voir. Des visions, souvent portées par des auteurs. Et si ces visions peuvent toucher les gens et faire naître des choses en eux, c’est gagné. L’argent, ce n’est que la conséquence de ça. On ne pense jamais « argent », on pense « projet artistique ». En général, je suis plutôt déficitaire sur mes productions – notamment À Voix Haute. Mais on se rend compte que l’argent vient après. Parce qu’on l’a tellement fait avec le cœur, pour que ça existe d’une belle manière, que ça touche les gens, qu’ils en parlent et que ça fonctionne.

    C’était pareil avec bref. : à la base, je ne gagnais pas d’argent du tout (rires). Mais je voulais absolument le faire, parce que j’avais compris la vision des garçons. J’en avais rien à foutre, j’ai pris le risque. Et l’argent est rentré derrière, parce qu’il y avait quelque chose de fort. Si on veut parler de métier de producteur, pour moi un bon producteur c’est pas forcément un bon financier. C’est quelqu’un qui a des notions de finance, de juridique, qui a conscience de tout ça, mais qui doit avant tout être transporté par un sujet, au même titre qu’un auteur. Le sujet, c’est le plus important. C’est ce qui nous donne l’énergie de garder le cap même quand il y a des moments difficiles.

    Est-ce que vous avez gardé contact avec les gamins du documentaire ?
    Oui, déjà parce qu’on a une boucle Facebook tous ensemble où on dit de la merde et où on fait des blagues – enfin, c’est surtout eux qui font les blagues, moi je les lis (rires). Ils sont tous extraordinaires, ils avancent tous dans leurs domaines respectifs. Je pense qu’il y a un respect entre nous : ils ont compris qu’on avait une démarche ultra-positive, et nous on avait compris dès le début que c’était des personnes extraordinaires. On garde contact parce qu’on les kiffe, tout simplement !

    (SPOILER ALERT si vous n’avez pas vu À Voix Haute) Dans le jury du concours, il y avait Édouard Baer. Il a proposé un rôle dans son film à Eddy, le lauréat du concours. Maintenant, Eddy est aussi chroniqueur dans l’émission « Mille et Une Vies » avec Frédéric Lopez. Alexandra Henri, qui est la metteuse en scène dans le programme Eloquentia, est devenue sa manageuse. Moi aussi, je suis ça un peu de loin, on discute souvent.

    Il y a la jeune Leila aussi ; c’est un génie. C’est une femme qui, à mon avis, va compter en France et à l’international, dans la politique et la société. J’en suis convaincu. Ce sont tous des gens très rares… Elhadj continue son parcours, avec sa force, sa puissance, sa sensibilité. Il a envie de développer des ONG en Afrique et depuis peu, Pierre Rabhi (NDLR : un auteur d’origine algérienne qui milite pour le développement de l’agriculture bio) l’a pris sous son aile.

    C’est extraordinaire : le film a permis de mettre la lumière sur ces jeunes. Et en tant que producteur, c’est d’autant plus gratifiant : parfois, un projet peut permettre de changer des vies. Et au degré ultime, d’avoir un impact dans la société.

    Le programme Eloquentia est en train de se déployer dans la France entière grâce au travail acharné de Stéphane de Freitas et la diffusion du film. Quand les choses évoluent ou se concrétisent grâce à un film, on est ravis. La prise de parole va peut-être prendre, on l’espère, une place de plus en plus importante en France.

    Aujourd’hui, qu’est-ce qu’il y a de plus important que se parler entre nous pour mieux se comprendre, et ne pas se créer des concepts pour se détester alors qu’on ne se connaît pas ? Tout ça, ça va dans le bon sens pour le programme, pour le film, pour les jeunes et, on l’espère, pour la société.

    Dans l’inconscient collectif, le producteur c’est un mec avec un gros cigare et plein d’argent. Est-ce que c’est toujours vrai ? C’est une question bête, mais est-ce qu’on a besoin d’être riche, aujourd’hui, pour devenir producteur ?
    Comme je le disais, pour moi, un producteur, c’est quelqu’un qui accompagne des créateurs et qui leur donne les moyens d’aller au bout de leur vision. Devenir producteur, ce n’est pas compliqué : c’est une manière de voir la création et l’accompagner. Quand tu sens cette envie d’accompagner des gens et de faire en sorte que certaines œuvres voient le jour, ça y est, tu es déjà producteur. Tu n’as pas particulièrement besoin d’argent : un bon producteur, c’est aussi quelqu’un qui sait trouver l’argent. Mais pour le trouver, et bien le trouver, il faut être convaincu de ce que tu vas produire avec les auteurs et réalisateurs. Être producteur, c’est surtout un état d’esprit.

    Tu as beaucoup évoqué des rencontres. Est-ce que tu crois à la chance, au destin, au talent, au travail, au karma…?
    Bonne question… Je me lève tous les matins en me demandant la même chose : « qu’est-ce qu’on fait là, en tant qu’humains ? ». Quand on prend du recul, on voit que la Terre est juste un atome dans l’univers, qu’on est là pour très peu de temps… Je pense qu’il n’y a pas de réponse universelle à cette question, mais que chacun peut essayer de trouver la sienne. La mienne, elle tient dans le fait qu’on est tous dans le même bateau, et que donc la question des rencontres est une question clé dans la vie.

    Je suis le plus heureux quand j’arrive à rencontrer ou travailler avec des gens qui sont en résonance, qui ont vécu parfois des choses un peu complexes et qui ont réussi à s’en sortir. Des choses qui ont créé en eux une forme de sensibilité.

    C’est un peu aussi ce qu’on voit dans À Voix Haute : quand tu rencontres quelqu’un, tu vois un visage, un corps, une manière de parler. Mais derrière chaque personne, à l’intérieur de chacun, il y a une histoire. Une sensibilité. Des peurs, des craintes.

    C’est ce qui m’intéresse, que cela soit dans le docu ou la fiction : ce qu’il y a à l’intérieur des créateurs. Et proposer une vision du monde qui permettrait aux gens qui la voient d’être rassurés sur le fait qu’on n’est pas grand-chose. Pour moi, ces questions-là sont nécessaires et essentielles : elles permettent de développer des histoires qui sont puissantes, profondes, même si parfois elles peuvent être drôles. Même si derrière chaque truc drôle, il y a une profondeur. (rires) 

    Vous pouvez suivre Harry sur Twitter ou visiter le site de My Box Productions.
    Photo à la une : Harry Tordjman (c) Alex Colette
    Propos recueillis par Anthony Cheylan

    Cinéma À voix haute Bloqués

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