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    CLIQUE FICTION : « La main qui fumait », de Adeline Grais-Cernea

    Cette nouvelle est déconseillée au moins de... on va dire 15 ans ? ( À 15 ans on commence à lire et à regarder des films d'horreur, non ? Je ne me rends pas bien compte...) Bref, attention à certains passages qui pourraient heurter la sensibilité des plus jeunes, comme on dit.

    Ainsi, aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours fumé. J’ai même dû naître une clope au bec. Et, s’il est peut-être arrivé qu’il n’y ait aucune cigarette suspendue à mes lèvres, c’est probablement que je devais la tenir entre mes doigts. De la main gauche.

    Ainsi, aussi loin que je m’en souvienne j’ai toujours pris l’habitude de tout faire à une main. La main droite. Et bien que je sois née gauchère, un jour il fallut choisir. Écrire ou fumer?
    Je suis donc devenue droitière, et pas contrariée le moins du monde.

    Je cuisinais à une main. Faisais la lessive à une main. Faisais le marché à une main. Enfilais mes vêtements à une main… Mon professeur de piano n’a pas supporté la chose très longtemps, mais mon prof de dessin, lui, n’a jamais rien dit.

    Se coiffer, se laver, se maquiller, conduire, faire la vaisselle, taper à l’ordinateur : à une main.

    Alors fatalement, quand j’ai perdu ma main, Dieu merci la gauche, dans l’atelier des Constantin, cela n’a pas vraiment bouleversé ma vie domestique, si ce n’est que je ne pouvais plus fumer ou bien uniquement de la main droite et sans faire quoique ce soit d’autre. Fumer pour fumer, ça en devenait presque inintéressant.

    Bien évidemment, c’est esthétiquement que cela posait un problème. Il manquait quelque chose et cela se voyait. On m’a proposé de me mettre une prothèse, mais j’ai refusé. Je trouvais ça laid et l’objet en lui-même me terrorisait.
    On m’a dit : “Fais comme Jamel Debbouze, mets ta main dans ta poche!”, mais j’ai juste répondu : “Quelle main?”.
    On m’a dit de me faire plâtrer pour que ça paraisse moins suspect. Car visiblement, n’avoir qu’une main était quelque chose de très suspect. On m’a proposé un crochet, pour le côté déconneur, une paire de ciseaux en référence à Edward aux mains d’argent, un lasso pour le côté pratique, une pince robotique vu que nous étions tous promis à devenir un jour des androïdes.
    Oui mais non. Il était trop tôt.

    Je suis restée un certain temps chez moi avant de savoir ce qu’il fallait que je choisisse.

    Durant cette période j’ai perdu la quasi-totalité de mes clients et mon petit ami s’est fait la belle : “C’est pas toi, c’est moi… mais je veux que tu saches que ça n’a rien à voir avec ton moign… avec ta main, ta main.”

    Mes amies essayaient de me rassurer, mais par e-mails, car depuis l’accident, elles ne s’étaient pas vraiment manifestées : Au moins, le prochain mec qui voudra sortir avec toi, tu sauras qu’il t’aime pour ce que tu es vraiment, et pas pour ta main.

    C’est vrai que ma main était très sexy.
    Des idiotes, donc.

    Depuis près de quatre ans, j’exerçais le très prestigieux métier de décoratrice d’intérieur, à mon compte, mais une femme à qui il manquait une main ne pouvait, bien entendu, pas avoir de goût. En réalité, après plusieurs semaines passées chez moi à répondre : “Je comprends, ce n’est pas grave.”, je dus me rendre à l’évidence : je n’avais pas perdu qu’un membre, j’avais visiblement perdu toutes mes qualités.

    De cette main qui, finalement, ne me servait qu’à fumer, émanait en réalité toute la puissance de mon être. Moi qui pensais être intelligente, cultivée, généreuse, attentionnée, aimable, il s’avérait que non. Je n’étais plus rien de tout cela. J’étais une branche hideuse et tout d’un coup débile, juste bonne à recevoir des e-mails tout en regardant la télé.

    La bonne nouvelle, c’est que j’avais arrêté de fumer.

    J’avoue avoir passé un certain temps à étudier le problème. J’avoue avoir regardé beaucoup d’épisodes de l’Inspecteur Gadget pour comprendre comment il s’en sortait, lui, et pour savoir comment, malgré tout, il restait quelqu’un de tout à fait spécial.
    Le “gogo gadget au poing” a tout de suite été mon accessoire favori…

    J’eus bien envie de me couper les jambes et de les remplacer par deux gros ressorts, de me couper le dessus du crâne pour y planquer un énorme marteau, mais bien que je fus très agile de ma main droite, l’entreprise aurait été bien trop compliquée.

    Les Constantin se sentaient responsables et m’envoyaient régulièrement des sacs de noix car ils en avaient beaucoup dans leur jardin. Ça partait d’un bon sentiment, mais comment leur expliquer poliment que casser des noix à une main, exploser la coquille en mille morceaux volants et ramasser tous les déchets à LA main s’avérait laborieux, surtout pour quelqu’un qui n’aime pas les noix?

    La vérité était qu’ils n’étaient absolument pas responsables. Ce jour-là, dans leur atelier, j’étais passée vérifier la fabrication d’un meuble fait sur-mesure que je leur avais commandé pour une de mes clientes. Et bien entendu de vouloir essayer la grosse machine. Et bien entendu de me faire envoyer balader. Et bien entendu de vouloir quand même essayer de manipuler cette grosse scie pendant qu’ils avaient le dos tourné, et bien entendu de zip zoup splach de sang, main qui vole et fille à terre. Ils étaient peut-être juste responsables d’avoir voulu récupérer la main morte puis de l’avoir mise sur le capot de la voiture tandis qu’ils me transportaient à l’arrière, permettant ainsi à leur chien de s’en saisir habilement et de la déchiqueter avant d’en enterrer les restes un peu plus loin. C’était un bon chien, et même si j’ai ordonné un peu plus tard qu’on l’euthanasie, aujourd’hui je le regrette.

    Il allait tout de même bien falloir que je sorte à un moment ou à un autre.

    Ne serait-ce que pour les 80 ans de ma grand-mère qui approchaient et que je ne pouvais pas louper.

    Elle résidait en maison de retraite, et elle n’avait que moi. Mon père, son fils unique, était mort depuis bien longtemps, alors que je n’avais que 7 ans, et elle détestait ma mère depuis toujours, qui quant à elle se portait bien de ne plus avoir de nouvelles de cette vieille bique.

    Personne ne lui avait dit pour ma main et même si un jour elle s’était inquiétée de ne plus me voir depuis un moment et avait bien daigné me téléphoner, je lui avais répondu que j’avais la mononucléose parce que j’avais roulé une pelle à un mec que je ne connaissais pas dans un bar. Ce qui bien entendu, n’était jamais arrivé, mais au moins, avait-elle l’impression que je profitais de la vie et je savais que cela lui ferait plaisir.

    Il fallait à tout prix que je cache ma main. Enfin. Oui. Ma “non main”. Que je cache, ce qu’il n’y avait plus à cacher. Et comment cacher ce qu’il n’y a plus à cacher?
    La solution du plâtre me semblait, tout d’un coup, vraiment pertinente. Mais l’idée de devoir me faire plâtrer à chaque fois que je lui rendrais visite me fatiguait d’avance.

    À un moment, je le confesse, j’ai bien failli opter pour une solution légèrement mesquine, qui aurait donné quelque chose comme :

    _ Ma chérie, mais ta main!?! Qu’est ce qui s’est passé? Où est ta main? Mon Dieu quelle horreur!

    _ Quoi ma main? Quelle main?

    _ Mais enfin, ta main! Tu n’as plus de main!!!

    _ Mais voyons mamie, je n’ai jamais eu de main… Qu’est ce que tu racontes enfin! Ah tu perds la boule toi, dis donc ! Ça ne te réussit pas la vieillesse, hein!

    Mais j’avais peur de la traumatiser.

    Je pouvais, après tout, opter pour la prothèse et ne la porter que sous un gant lors de mes sorties. Oui, mais en plein mois de juillet, cela paraîtrait peut-être encore plus louche.

    Porter un pull trop long et remettre le grunge à la mode? Me couper un pied et le coller au poignet? Personne ne va inspecter ce qu’il y a dans vos chaussures. Les pieds sont des membres peinards.

    Je manquais d’imagination.

    Je ne voyais qu’une solution convenable. Une solution atroce mais qui s’avèrerait très efficace. Une solution macabre qui aurait son petit effet.

    Non, je ne peux pas faire ça… haha…. non je ne peux pas.

    J’avais beau chercher, créer quelques subterfuges en papier mâché, cette solution radicale revenait de plus belle jusqu’à ce qu’elle devienne une obsession et s’avère être une sorte de fatalité.

    Non, je ne peux pas faire ça… haha… je ne peux p…. tu crois que je pourrais?, me répétais-je à moi-même.

    Je devais trouver une nouvelle main. Comment cacher ce qu’il n’y a plus à cacher ? En ne cachant pas ce qu’il y a à cacher. Et pour ne pas cacher quelque chose, il faut que quelque chose soit. Je devais trouver une nouvelle main.

    Après avoir imaginer toutes les sortes de meurtres possibles, et après avoir admis que je ferais une bien piètre meurtrière, je me mis à réfléchir plus rationnellement.

    J’avais besoin d’une main qui n’appartienne à personne. Une main morte. Où pouvais-je trouver une main morte qui n’appartienne à personne?

    Plusieurs possibilités :

    1 – La morgue. Les corps y sont maintenus à froid, les chairs sont bien conservées. Dur d’accès.

    2 – Le cimetière. Les corps sont un peu moins rigides, la décomposition faciliterait la découpe mais les facteurs pelle + creuser un trou, etc. étaient à prendre en considération si je ne me faisais pas aider. Dur d’accès + ne pas avoir peur du noir.

    3 – Le musée de l’homme. Il doit bien y avoir une main qui traîne dans du formol quelque part. Attention, caméras de surveillance et gros gardiens pas cool.

    4 – N’importe où, où il y a la guerre, et où les cadavres se ramassent à la pelle et en pleine rue. Encore cette histoire de pelle… et trop dangereux.

    Mon choix final fut beaucoup plus civilisé.
    Non, mais franchement, aller voler une main à quelqu’un de mort… dans quel monde vivons-nous, je vous le demande !
    Heureusement, j’avais reçu une bonne éducation et il n’y avait rien de malsain en moi.

    Petites annonces – enter
    Rédiger – enter

    Recherche femme, d’une trentaine d’années, soignée et si possible manucurée, ayant la volonté de se suicider dans les jours prochains pour échange de bons procédés.
    Urgent – Cas non sérieux, s’abstenir.

    Envoyer – enter

    À ma grande surprise, je reçus beaucoup de réponses.

    Quelques quinquagénaires s’étaient glissées dans le lot, forcément, et quelques adolescentes aussi. Avais-je vraiment le loisir de décliner des candidatures? Non. Certainement pas.

    Afin de bien choisir la main qui me siérait le mieux (aucun mauvais jeu de mot), je proposai un rendez-vous commun à toutes ces dames, dans mon appartement, la semaine suivante. Je devais choisir une main ayant des caractéristiques identiques avec mon autre main et pour cela, je devais bien évidemment les comparer.

    L’idée de recevoir une dizaine de suicidaires chez moi ne m’affolait pas plus que ça, mais ne m’enchantait pas non plus. Je n’avais pas du tout l’intention d’avorter leurs projets, ni d’essayer de comprendre ou de discuter du pourquoi du comment, dans la mesure où perdant ma main, j’avais également perdu mon empathie et toutes mes autres vertus.

    Je me demandais, cependant, comme tout ça allait bien pouvoir se passer. Durant toute une semaine, je ne pensai qu’à ça.

    Les laisserai-je debout ou faudra t-il que je prépare des sièges supplémentaires?

    Devrais-je préparer un thé, un cake salé, mettre de la musique ou leur proposer des magazines? Je n’en avais aucune idée et toute cette planification événementielle commençait à me rendre nerveuse. Si nerveuse, que j’eus soudain envie d’une cigarette.

    Il m’en restait une ou deux. J’attrapai le paquet relique de la main droite, et ne me servant que de mon pouce, de mon index et de mon majeur, envoyai la clope jusqu’à ma bouche en un seul élan. Je n’avais plus de feu. Qu’à cela ne tienne, j’avais un grille-pain ! J’allumai alors la machine la laissant chauffer quelques secondes. J’allais m’approcher de la grille, cigarette en bouche, quand, tout d’un coup, la porte sonna.

    Dos courbé, cheveux dans les yeux et oeil en coin, je me redressai et me dirigeai vers l’entrée.

    Les femmes arrivèrent à intervalle régulier.

    Elles semblaient toutes plus mal à l’aise les unes que les autres et je dus bien leur rappeler que je ne les avais pas forcées à venir.

    Il y avait deux filles de moins de quinze ans, une jeune fille d’une vingtaine d’années, trois trentenaires, et trois de plus de cinquante ans environ.

    _ Mesdames. Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Vous êtes réunies ici car vous partagez le projet commun de, toutes, mettre rapidement fin à vos jours. Pour ma part, eh bien, j’ai décidé de vivre :). La majorité d’entre-vous l’aura sans doute remarqué : je n’ai plus de main gauche, et je suis la première étonnée en me rendant compte que cela est bien plus pénible que je n’aurais jamais pu le prévoir. Je suis donc à la recherche d’une main. D’une vraie main. Et dans la mesure où vous avez décidé d’en finir de votre côté, je vous propose la chose suivante : une main, contre un service rendu avant ou après que vous mourriez. Qu’en dites-vous?

    Trois détalèrent sans finir leur cake, mais en emportant quelques noix.

    _ Bien. Si vous restez, j’imagine que vous êtes a priori d’accord. Oui?

    _ J’ai une question, demanda la plus jeune.

    _ Bien sûr.

    _ Comment comptez-vous procéder? Je veux dire. Je ne suis pas contre le fait de vous donner ma main, vu qu’il est évident qu’elle ne me servira à rien là où je vais. Mais, techniquement, comment comptez-vous vous y prendre?

    _ Très bonne question. Tout d’abord, vous pouvez être certaines que j’ai fait beaucoup de recherches sur le sujet. Ayant moi-même perdu une main, je suis en mesure de savoir ce que cela procure comme sensation. Je ne vous cache pas, que je n’ai pas eu les moyens de nous louer un atelier technique motorisé ou les services d’un médecin soudoyé et que je n’ai que le strict minimum, c’est à dire : de l’éther, une scie, un chalumeau, et un sac de glace.

    Deux détalèrent sans finir leur cake, mais en emportant quelques noix.

    _ Je ne vous cache pas, non plus, que cela va faire assez mal. La bonne nouvelle c’est que vous serez, en partie, endormie grâce à l’éther. Je vous scierai la main, puis je brûlerai le bout avant de finalement le plonger dans la glace. Un procédé repris moult fois dans plusieurs séries télé, faites-moi confiance!

    Deux détalèrent sans finir leur cake, et ne prirent aucune noix.

    Il ne restait que deux personnes. Une jeune fille de 14 ans, propre sur elle et une femme d’environ cinquante-cinq ans, assez coquette également.

    Mon coeur balançait. Bien évidemment je préférais avoir la jeune main, mais d’un autre côté, je pensais avoir moins de scrupules à découper une femme plus âgée.

    Il fallut trancher. Et pour ce faire, je leur demandai, alors, quel genre de service elles voudraient que je leur rende, car c’était bien cela qui pouvait faire la différence.

    La première voulait que j’aille trouver son petit copain et que je lui dise que c’était à cause de lui qu’elle s’était suicidée. Je me retins de lui dire qu’une lettre ferait l’affaire et pris sa demande en considération.

    La deuxième, quant à elle, après un monologue de dix minutes pour bien m’expliquer la situation, m’expliqua qu’elle voulait juste que je tue son mari. Je dus la congédier, et restai alors seule avec l’enfant.

    Elle ne cria même pas. Et j’eus presque l’impression de jouer à la poupée durant quelques minutes. Une grande poupée, un peu lourde, avec des spasmes, mais l’opération fut un succès.

    Nous baignions toutes les deux dans le sang quand elle se réveilla l’espace d’une demi-seconde pour immédiatement retomber dans le coma.

    La journée avait été suffisamment fatigante comme cela et je décidai que je rangerai l’appartement une fois que la petite aurait foutu le camp. En attendant, il était temps de procéder à un peu de couture, et j’en fus toute exaltée.

    J’attrapai la main encore fraîche, la plaçai contre mon moignon, n’ayons plus peur des mots, et commençai à coudre les deux parties bords à bords. Je pris du fil beige, afin que les deux couleurs se confondent quelque peu. Un gros bracelet suffirait à recouvrir la cicatrice.

    Trente minutes plus tard, j’avais une nouvelle main gauche.

    Elle était resplendissante. Un peu violette, mais un coup de fond de teint et l’on y verrait plus rien.

    Je sentais toutes mes qualités qui revenaient à moi.

    La bonté, la gentillesse, l’intelligence, la générosité, la…. Mon Dieu! Il y a une fille morte dans mon salon! Et c’est à cet instant que je commençai à paniquer.

    Mon premier réflexe fut de prendre une cigarette pour réfléchir convenablement.
    Il en restait encore une dans mon paquet. Ma main droite la prit et la glissa entre les deux doigts de ma main gauche. Je n’avais plus de feu. Mais qu’à cela ne tienne! J’avais un grille-pain!

    Dans la cuisine, le grille-pain était resté allumé, et je n’eus alors qu’à me baisser, introduire la cigarette sur la grille verticale de la machine et, stroboscope, c’est ainsi que :

    _ Je ne sais pas ce qui a pu se passer chef. On vient de les trouver. C’est pas beau à voir. La plus jeune respirait encore quand on est arrivé, mais elle vient de succomber. Quant à l’autre monstre de Frankenstein, elle s’est électrocutée et le coeur a lâché. Regardez, la main fume encore. Elle a juste eu le temps de dire à la voisine qui l’a trouvée, je cite : “C’est à cause de toi que je me suis tuée”, et elle est morte presque immédiatement. Un vrai carnage, même le médecin légiste a dégueulé. Et cette quantité de noix… c’est à y rien comprendre. Ah les bonnes femmes… Qu’est ce qu’elles peuvent bien avoir dans la tête, on se demande ?

    Arts cigarette Clique Fiction

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    Adeline Grais-Cernea
    Rédactrice en chef adjointe
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