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    Clique Exclu : Au pays de Pablo Escobar, la guérilla urbaine a laissé place au Hip-hop

    Texte et photos: Malik Cocherel

    « Il y a cinq ans, on n’aurait jamais pu marcher comme ça dans la rue. C’était bien trop dangereux. » Le rappeur du groupe C-15, Juan David García dit Juda, connaît bien les lieux pour y avoir grandi et perdu de nombreux amis.

    Dans le sud de Medellín, la commune de San Javier, plus connue sous le nom de la Comuna 13, a longtemps été considérée comme le barrio le plus meurtrier de Colombie, voire de toute l’Amérique latine.

    Si « la Trece » s’est fait une sale réputation, l’endroit n’a pas toujours été un coupe-gorge. Au début des années 90, alors que Medellín est plongée dans le chaos par Pablo Escobar et ses tueurs, les sicarios, le quartier jouit même de l’un des plus faibles taux de mortalité de la ville. Il faut attendre 1999 pour voir la Comuna 13 basculer dans l’ultra-violence à cause d’affrontements entre des groupes politiquement opposés.

    Les factions armées d’extrême droite de l’AUC (les Autodéfenses unies de Colombie, principal groupe paramilitaire colombien) tentent alors de reprendre le barrio aux rebelles communistes des FARC (les fameuses Forces Armées Révolutionnaires de Colombie) et de l’ELN (l’Armée de Libération Nationale) qui contrôlent cette zone stratégique pour le trafic d’armes et de cocaïne, dans la deuxième plus grande ville du pays.

    la Comuna 13

    « La Comuna 13 se trouve sur le chemin du corridor de la drogue qui relie Medellín au golfe d’Urabá, à la frontière entre la Colombie et le Panama. C’est par là que les armes rentrent et que la cocaïne sort », raconte Juda. « Les FARC sont d’abord descendus des collines pour prendre le contôle du quartier, et les paramilitaires soutenus par le gouvernement ont essayé de leur reprendre. » Cette lutte connaît son apogée sanglante en 2002, lors de l’opération Orión menée par les forces gouvernementales et des groupes paramilitaires à la solde du narcotrafiquant Diego Murillo Bejarano, alias Don Berna.

    Durant trois jours, plus de mille soldats et policiers, soutenus par des hélicoptères et des véhicules blindés, font le siège de la Comuna 13 pour éliminer les combattants des FARC. L’opération fait de nombreuses victimes collatérales parmi les 140 000 habitants de la favela.

    Officiellement, on dénombre 11 morts et plus de 200 blessés. Mais de nombreuses personnes ont disparu durant l’assaut, sans qu’on retrouve jamais leur trace.

    « L’armée avait un problème avec les guérilleros communistes qui se cachaient dans le barrio », résume Markus Jobi, guide touristique à Medellín. « Ils ont décidé de former un « cercle de feu » tout autour du quartier. Puis ils ont envoyé les groupes de la mort d’extrême droite faire le sale boulot. Sous prétexte de combattre la guérilla, ils ont « nettoyé » la favela de tout opposant politique. En trois jours, 500 personnes ont été portées disparues. »

    Don Berna

    À gauche, l’acteur Mauricio Cujar, qui interprète Don Berna dans la série Narcos. À droite, le vrai Don Berna.

    Une fois l’opération terminée, Don Berna a repris le contrôle du quartier aux mains des guérilleros. Sous son règne, un semblant de paix revient dans les rues de la Trece. Mais en 2008, quand le narcotrafiquant est extradé aux États-Unis, le taux de mortalité grimpe de nouveau sur fond de guerre de territoires, avec des gangs rivaux – les « combos » – cherchant à s’approprier leur part du gâteau. Les frontières entre territoires ennemis sont alors très mouvantes.

    Ces « fronteras invisibles » – comme les surnomment les habitants de la favela – font de nombreuses victimes, dont Héctor « Kolacho » Pacheco.

    Figure respectée dans le quartier, ce rappeur de 20 ans se rendait chez sa tante lorsqu’il est tombé sous les balles des membres d’un combo en 2009 pour avoir, sans le savoir, franchi l’une de ces fameuses frontières invisibles. La semaine d’avant, Kolacho avait participé à un événement pour diffuser un message de non-violence et inciter les jeunes de la 13 à se tourner vers le Hip-hop.

    Le morceau en hommage à Kolacho, par son groupe C15

    Depuis 2013, la situation s’est quelque peu apaisée dans le quartier, alors que les membres des combos sont parvenus à conclure un cessez-le-feu pour mettre fin à une guerre qui commençait à nuire sérieusement à leurs affaires. De son côté, Juda a fondé la Casa Kolacho en hommage à Héctor Pacheco, avec qui il a lâché ses premiers couplets au sein du groupe C-15. « On organise des ateliers avec les enfants du quartier pour les initier au rap ou au street art. On a aussi monté un studio pour produire de la musique et des vidéos. »

    Vidéo officielle de présentation de la Casa Kolacho

    En 2014, la société colombienne Pintuco a offert des pots de peinture aux habitants du barrio pour repeindre les façades des maisons. Si on n’efface pas plus de quinze ans de violences à coups de peinture, l’initiative a permis de réhabiliter une bonne partie du quartier. « Toutes ces couleurs ont aidé à redonner vie à la Comuna 13 », souligne Juda. Dans le même temps, les murales, pour la plupart réalisées par des artistes locaux, se sont multipliées dans la favela.

    Rue de la Comuna 13, repeinte

    Chacune ou presque de ces œuvres porte les séquelles des drames qui ont pu se dérouler entre les murs de la Trece. «Ces fresques racontent toutes une histoire sur ce qui s’est passé ici», commente Juda, en pointant du doigt une immense murale située à l’entrée du barrio, au pied de la colline sur laquelle se sont entassées les constructions sauvages. Sur ce mur, des éléphants agitent un drap blanc aux côtés d’un panda et d’une vieille dame.

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    La scène renvoie à un épisode marquant de l’histoire de la Comuna 13 quand, en mai 2002, quelques semaines avant l’opération Orión, des militaires ont lancé un premier assaut dans la favela. Au cours de cette attaque, une fillette est décédée. Sa grand-mère est alors descendue dans la rue pour agiter un drap blanc, avant d’être imitée par des centaines de personnes. « Ça a été un moment important parce que des civils désarmés ont mis fin aux violences ce jour-là, explique Juda.

    « Il y a beaucoup d’éléphants sur nos murs parce qu’ils pleurent les disparus comme le font les êtres humains. Les pandas représentent une espèce menacée, comme le sont les enfants dans le quartier. »

    Elephant graffiti, Comuna 13

    Panda graffiti. Comuna 13

    Les jeunes générations ont payé un lourd tribut à la guérilla urbaine qui a ensanglanté la Trece durant toutes ces années. Alors qu’on gravit une ruelle escarpée, Juda se souvient d’un autre drame. « Il y a cinq ans, une fusillade a éclaté entre les membres d’un gang et la police. Un enfant de neuf ans a été tué par une balle perdue. Pour lui rendre hommage, on a construit ce toboggan à l’endroit où il est mort.

    C‘est une façon d’honorer la vie plus que la mort. Quand les enfants du quartier vont à l’école le matin, ils ne prennent jamais les escaliers, ils prennent toujours le toboggan. »

    Toboggan, Comuna 13

    Aujourd’hui, avec ses œuvres de street art et ses escalators construits à flanc de montagne en 2012 pour désenclaver le quartier, la Comuna 13 est devenue l’un des symboles du renouveau de Medellín, la « ville de l’éternel printemps » et de Pablo Escobar. Il n’est pas rare de voir des touristes visiter la favela et ses fresques. En décembre dernier, la photographe américaine Martha Cooper, qui a assisté à la naissance du graffiti à New York dans les années 70 et publié le mythique Subway Art avec Henry Chalfant en 1984, a passé quatre jours dans le barrio où elle a rencontré les jeunes de la Casa Kolacho.

    Jeunes jouant au football, Comuna 13

    Escalier Comuna 13

    Pour Markus Jobi, cette forme de tourisme communautaire autour du street art a un rôle important à jouer dans le développement de la favela. « Aujourd’hui, il y a un cessez-le-feu et plus personne ne se bat dans la Comuna 13. Mais la paix reste toujours fragile dans ce genre de quartiers. C’est pour ça qu’on doit soutenir des mouvements comme le street art et le Hip-hop avec la Casa Kolacho qui propose aux jeunes de se tourner vers la musique et la peinture plutôt que vers les gangs et le crime organisé. »

    Un clip de C15 tourné à La Comuna 13 :

     

    Société Colombie Comuna 13

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