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    « Varto », une BD pour raconter le génocide arménien

    Un autre regard, intime, sur le génocide des Arméniens initié il y a un siècle.

    Dire à l’auteur d’une bande-dessinée qu’on a aimé son livre pour tout ce qu’il ne montre pas, c’est un peu délicat, presque paradoxal. Heureusement, Gorune Aprikian le prend plutôt bien : « C’est ce que j’ai voulu faire », sourit-il.

    « Je voulais raconter une histoire qui passe à côté. Rester parallèle au génocide, pour comprendre, tout ce que cela veut dire, psychologiquement : la séparation, le chaos, le fait d’être à la merci de tout ».

    Varto
    (cliquer sur la planche pour l’agrandir)

    En co-scénarisant l’histoire de Varto avec Jean-Blaise Djian, Gorune Aprikian s’est mis à hauteur d’enfant : « Varto n’est pas une BD historique » martèle-t-il. « C’est l’histoire de deux gosses Arméniens pris dans l’oeil du cyclone ».

    En 1915, à l’aube du génocide arménien, Varto, 11 ans, et Maryam, sa grande soeur, sont abandonnés par leur père. Le jeune fils d’un ami turc de la famille, Hassan, est désigné pour les mener en lieu sûr. La route est longue, hostile. Le crayon de Stéphane Torossian – qui est en fait une palette graphique – suit leur périple en noir et blanc :

    Du génocide, Varto ne raconte presque rien (le mot lui-même n’apparaît d’ailleurs que dans le titre). Les bourreaux ne sont pas nommés. Rien n’est dit sur la situation politique de l’actuelle Turquie en 1915. Pas une ligne sur le parti des Jeunes-Turcs qui, arrivé au pouvoir par un coup d’État quelques mois plus tôt, veut « rééquilibrer » la population en faveur des musulmans et décime les Arméniens, chrétiens, après avoir fait fuir les Grecs et les Bulgares. Pas un mot, non plus, sur les massacres, sur les colonnes de déportations dans le désert, où l’on meurt de soif et de faim, sur les camps… Ni sur le nombre de victimes – de 200 000 à 2 millions, selon les historiens. Mais il laisse tout entendre.

    Varto est une bande-dessinée qu’on peut comprendre sans rien connaître du génocide arménien : Varto et Maryam eux-mêmes peinent à percevoir ce qu’ils sont en train de vivre. À mesure que le chemin avance, ils font face au viol et à la famine, à l’arbitraire cruauté d’une époque qui dissout leur famille et les pousse à lier leurs destins à de parfaits inconnus. Par étapes, ils comprennent qu’il fuient la mort.

    Le scénario n’accuse personne, ne règle pas de comptes avec le passé. Il explore les conséquences du génocide sur le long terme, à travers un drame familial. Car Varto raconte le déchirement : la bande-dessinée commence trois générations plus tard, avec la pénible rencontre entre les descendants des deux enfants :

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    « Cette nuit-là, je n’ai pas dormi »

    C’est une confidence, il y a dix ans, qui a poussé Gorune Aprikian à imaginer une fiction sur le génocide arménien. Lors d’un dîner, le hasard le place à côté d’un député Turc. À demi-mots, celui-ci lui avoue que son grand-père était militaire à l’époque du génocide, qu’il a participé aux massacres en Anatolie. Là-bas, il a épousé une Arménienne, une victime, dont le passé a été effacé. Gorune n’en dort pas de la nuit.

    « Je me suis dit : « Cette fille est arrivée dans sa famille à 15 ans, sans passé. Et de l’autre côté, pour les Arméniens, elle est morte à ce moment-là, elle compte parmi les victimes »

    « Cette femme est brisée à jamais, chacun raconte un angle de son histoire, mais pas son histoire entière ». Ce jour-là, il décide de raconter l’une de ces histoires, vécue des milliers de femmes. Ce sera celle de Maryam, la grande soeur de Varto.

    Un appel au dialogue

    Aujourd’hui l’ombre des événements, centenaires cette année, hante toujours la société turque. « Même si ça commence à se libéraliser, même si dire le mot « génocide » est de moins en moins difficile » rappelle Gorune Aprikian. « Mais de plus en plus de travaux d’historiens, Turcs comme Arméniens, se penchent sur le sujet. Ensemble, ils font un travail formidable ».

    Français d’origine arménienne, il est à l’origine d’une pétition, appelée « Rêve commun« , aux côtés d’Ahmet Insel et de Michel Marian. Les signataires, des Turcs et des Arméniens, demandent à la Turquie la reconnaissance des événements, la modification des livres d’histoire, le rétablissement des relations diplomatiques avec la République arménienne, et la sauvegarde du patrimoine Arménien – ses cimetières, ses monuments, ses églises…

    Sa bande-dessinée, il la voit comme un pont entre Arméniens et Turcs. Il a d’ailleurs choisi la fiction pour cette raison. « Je ne voulais pas me placer dans le côté froid de l’histoire » explique-t-il. « Je voulais que les Turcs puissent s’identifier à Myriam et Varto, qu’ils comprennent la psychologie de la situation ». Varto, dit-il, c’est avant tout un appel au dialogue, matérialisé par la dernière planche de la BD : « La conclusion, c’est « regardez, on est pareil » ».

    varto

    La playlist de la BD, par Gorune Aprikian

    System of a down, « Holy Mountains »

    Armenian Navy Band, « Ararat »

    Lévon Minassian & André Manoukian, « Délé yaman »

    Garbis Aprikian, « Harali Haralo »

    Levon Minasian, « They have taken the one I love »

    André Manoukian Quartet, « Inkala »

    System of a down, « P.L.U.C.K »

    System of a down, « ARTO »

    Varto, un roman graphique de Gorune Aprikian et Stéphane Torossian, Éditions Steinkis, 122 pages, 20 euros. 

    Société Arméniens Mémoire

    Commentaires
    Laura Aronica
    Rédactrice en chef adjointe
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