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    « Treize novembre », par Justine Paolini

    Les jours d’après. Il fait gris, il fait froid. Je ne sais pas s’il fait si froid, mais Paris semble glacée aujourd’hui.

    Même pas un an, et nous revoilà devant nos pages blanches à avoir peur de ne pas trouver les bons mots. Il n’y a pas de mots, quels mots d’ailleurs ? Ils paraissent bien vains, bien futiles. En janvier, j’avais beaucoup pleuré. Là je me sens vide, comme nous tous, j’imagine. Ou trop-pleine au point où les émotions ont grillé. J’ai l’impression que c’est moi, Nous, toi, qui avons été visés.

    Pourtant, on ne dessine pas Nous, on a pas fait de caricature, ni de blagues. Comme quoi, c’était pas ça le problème au fond, hein ? Quel est le problème, d’ailleurs ? On va boire un coup avec des copains, on va danser à un concert… On insulte personne, non ? On s’amuse, c’est ça le problème ?

    Je parlais à mon ex-copain hier. Je sais pas si on se serait parlé à une autre occasion, d’ailleurs. Il me disait qu’il était content de pas avoir été au courant du concert, il y serait sûrement allé, c’est un de ses groupes favoris. De mon côté, Le Petit Cambodge était un de mes restaurants préférés du quartier (j’habite à quelques rues). Heureusement que j’ai pas eu envie de bo bun ce soir-là. Et c’est là où tu vois à quoi ça tient : à RIEN. A ne pas avoir vu passer une date de concert ou à une simple envie de couscous.

    Ce soir-là, je n’étais pas dans ce quartier, dans mon quartier. Au début, il y a le choc, évidemment. Puis l’inquiétude. Le téléphone sonne sans discontinuer. Heureusement, personne de mon entourage de touché. Mais plein d’amis qui ont perdu un cousin, un pote, une collègue de travail, un ami d’enfance. Le choc laisse place à une tristesse muette. Puis à la colère : une rage que je pensais jamais ressentir aussi violemment.

    On a pas envie de vivre comme ça. On a jamais pensé qu’on vivrait comme ça. Je refuse de sursauter dès qu’une porte de voiture est claquée trop violemment, je refuse de me planquer en fond de terrasse pour boire un café, je refuse de flipper pour mes amis et ma famille comme j’ai flippé ce soir-là. C’est pas une vie, si ? Nous, on est des mauviettes, on n’est pas prêts à ces trucs-là. Personne n’est jamais prêt à ça en fait, nulle part. C’est pas notre guerre, putain.

    Ça aurait pu être toi, mon pote. Il se passe quoi dans ta tête quand t’es dans un concert, tranquille, joyeux, en train de sauter partout avec le t-shirt trempé de bière, et que quatre tarés déboulent et tirent dans le tas ? Il ne doit pas se passer grand chose mais tu t’en remets probablement jamais.

    Ce sont des lieux de joie, de vivre-ensemble qui ont été touchés. Dans le symbole, le message est plutôt clair : fini de rigoler. J’ai pas envie de leur donner satisfaction, même si là, la rigolade est compliquée à convoquer. J’ai pas envie de me cloîtrer chez moi, pourtant c’est ce que je fais. J’ai du mal à être dehors. En janvier, j’étais à Toulouse pendant les évènements, et je m’étais précipitée place du Capitole pour rendre hommage à Charlie. Là, je ne me suis précipitée nulle part. Non pas parce que j’avais peur, mais parce que c’était trop difficile. Je ne me suis pas sentie capable de partager quoi que ce soit, d’exprimer quoi que ce soit. C’est peut-être une victoire pour eux d’ailleurs. Merde, il va falloir retrouver ses forces.

    Ça n’a pas traîné pour que les Dr Jekyll des réseaux sociaux se transforment en Mr Hyde. Je te raconte pas le ménage que ça a permis de faire : tu accuses quelqu’un autre que ces connards de Daesh, je te vire. A ce que je sache, ce sont ni Taubira, ni Hollande qui avaient une kalachnikov et une ceinture d’explosifs sur eux, ni ton voisin algérien, ni ton épicier rebeu, ni ta collègue voilée. C’étaient juste ces huit fous-là, qui ont décidé de tirer sur ces gens, comme des lapins. Pas quelqu’un d’autre.

    En arrivant chez moi la nuit du 13, j’ai jamais fait plus énorme câlin à mon chien, il a rien compris à ce qu’il se passait, le petit chanceux. J’ai réussi à rentrer, grâce à des gentils taxis (comme quoi, ils existent) et des gentils gars qui m’ont déposée chez moi à Charonne. C’était beau cette espèce de solidarité spontanée. Mais si on pouvait éviter d’en arriver là pour s’aimer un peu, ça serait pas mal les copains. Si on pouvait se concentrer sur notre vie en commun au lieu de se foutre sur la gueule, je pense que c’est le bon moment, là. C’est encore une fois le bon moment, donc ne laissons pas passer le moment cette fois-ci.

    Traite-moi de bisounours, je ne le prendrais jamais aussi bien, mais je pense que l’urgence, c’est de s’aimer beaucoup. Vraiment beaucoup. Parce que malheureusement, on ne peut pas faire grand chose d’autre. C’est peut-être ça le plus dur : l’impuissance face à ce qui va se passer. Le seul truc en notre pouvoir, c’est de s’aimer et de se le dire, c’est d’être là les uns pour les autres et de se prendre dans les bras avec tendresse. Et boire des bières. Et faire l’amour. En écoutant du rock n’roll. Et si on organisait une partouze géante dans les rues de Paris pour rééquilibrer tout ça ?

    Si vous savez quoi faire d’autre, n’hésitez pas à proposer parce que là… je suis un peu à court d’idées.

    LOVE les gens, et pas qu’un peu.

    Société 13 novembre Justine Paolini

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    Justine Paolini
    Comédienne & Auteure
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