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    QUI ES-TU… Kamel dit « Shmeul », réalisateur du documentaire « 9.3, Terre de Légendes »

    Il vient de tourner son documentaire sur les "personnages publics ou anonymes qui ont fait, font et feront l'Histoire du 93, département le plus décrié de France..." : entretien avec Kamel, ou Shmeul, qui nous parle de son projet.

    Qui es-tu ?
    Moi c’est Kamel, aka Shmeul pour les intimes, enfin pour les gens du 93. J’ai 47 ans. Difficile de me décrire en quelques mots, je suis plutôt un multicasquettes… Mais disons que je suis un ex-voyou, devenu chef d’entreprise.

    Ça vient d’où, ce surnom ?
    C’est le fondateur du gang des Requins Vicieux, Big Mo, qui m’a surnommé comme ça à Fleury-Mérogis, et ça a dépassé les murs. On m’appelle pas mal « Mel », il l’a fait à sa sauce.

    Tu as tourné un documentaire, « 9.3 Terre de Légendes ». Qu’est-ce qu’il raconte ?

    L’essence du docu, c’est de prendre à contrepied tous ces pseudo-documentaires qui parlent de nous pour nous salir, qui ne mettent jamais en avant ce qu’il y a de positif dans le 9-3.

    C’est une galerie de portraits. Il y en a une dizaine. Il met en lumière des gens du 93 qui se sont faits tous seuls. Le postulat de départ est hard : bien souvent,ces gens n’ont pas eu de cursus scolaire, de formation, rien de tout ça. Mais ils ont réussi, tous seuls, sans assistance, sans aucune aide des institutions, de l’État.

    Comment tu as choisi tes portraits ?
    Leur point commun, souvent, c’est que ce sont des gens qui travaillent dans l’ombre. J’estimais qu’ils méritaient un vrai coup de projecteur. Le 93 c’est ça aussi ! Le documentaire de Zone Interdite diffusé dimanche qui descend le 93 en flèche, j’ai été le voir, c’est que de la merde.

    Je comprends que ça t’énerve, les documentaires qui empilent les clichés comme ça. Mais comment passe-t-on de l’indignation devant sa télé au fait d’y aller, et faire son propre docu, pour de vrai ?
    On passe ça à la télé, à 20h30, c’est tout à fait normal. Ça me rend dingue. J’en avais marre d’allumer ma télé et de voir ces merdes. Et comme personne n’allait au charbon pour rétablir la véracité du truc, j’ai décidé de le faire. Je n’ai pas envie que mes enfants grandissent en voyant ça.

    À chaque fois, quand on parle de nous, on se fait chier dessus. Il faillait remettre les pendule à l’heure.

    L’autre déclic, c’est Mouss Diouf – paix à son âme – qui est un ami d’enfance. À sa mort, je me suis dit « les derniers dinosaures ont disparu, personne n’en parle. Il va falloir mettre ça en exergue ». Nous, on part sur une base que nous on léguée tous ces anciens.

    Ce documentaire, il part aussi d’un devoir de mémoire.

    C’est pour rétablir un petit peu tout ça. Et puis, ça vient de ma propre histoire.  Je me suis dit « Bon, moi je suis originaire de Bobigny. Je suis parti du foyer familial à l’âge de 14 ans, sans jamais y retourner. J’ai choisi la rue, je m’y suis construit ».

    J’ai un parcours de voyou, je suis resté de nombreuses années en prison pour des affaires, mais je n’en tire aucune gloire, pas la peine de rentrer dans les détails. Là-bas, j’apprends à lire, à écrire, à parler.

    Je me rends compte que quand on maîtrise les lettres, le vocabulaire, la grammaire, ça peut régler beaucoup de choses.

    À la sortie, je change de vie. Je me dis qu’à Paris, c’est soit quatre murs, soit quatre planches, alors je m’installe en montagne, et à 31 ans je retourne à l’école pour passer des diplômes. Je passe plusieurs diplômes d’animateur, et je finis directeur d’un Office de Tourisme.

    Un jour, je regarde autour de moi, je suis dans mon bureau de l’Office du Tourisme, avec 15 employés, une secrétaire, et je me dis « c’est complètement ouf, personne n’aurait parié un kopeck sur moi ».

    Parallèlement je monte une société de streetwear, je bosse avec Rohff, Kaaris, Joey (Starr, NDLR), tout un tas de monde dans le domaine du textile et de l’événementiel. J’ai introduit le streetwear dans l’univers de la boxe.

    Mon cas n’est pas isolé. Joey c’est pareil. J’étais avec lui quand il a touché son premier chèque. À l’époque, il n’avait pas de compte, pas de carte d’identité. Et il y en a plein d’autres dans ce cas, connus ou anonymes.

    J’insiste sur « anonymes » parce que je ne cherche pas le sensationnalisme mais la véracité. Je mets simplement le doigts sur les cas qui me parlent. Il y a des personnages hauts en couleurs et des trucs plus intimistes.

    Quand je me suis fait licencier de l’Office du Tourisme – le maire est très très à droite, et moi je ne suis pas du genre à changer du jour au lendemain – j’ai décidé de me mettre vraiment dedans.

    Qu’est-ce qui les lie tes personnages, à part leur réussite ? Tu les connais tous ?
    Le fil rouge de tout le docu, c’est moi. Je fais la voix off, c’est le liant des différents portraits. La plupart, je ne les connaissais pas. J’ai pris ma voiture et je suis parti les rencontrer. Je prends sur mon temps, sur mon énergie, sur mon argent même parfois.

    Je tiens absolument à le dire, j’insiste : toutes ces démarches n’ont aucun but lucratif.

    Mais pour moi, il faut le faire.

    Mais comment tu expliques ce genre de reportages ? Comment on arrive autant, et surtout systématiquement, à produire des vidéos aussi scandaleuses sur les banlieues en général ?
    La plupart des pseudo « journalistes » arrivent dans le 93, chopent des merdeux qui ont trois mots de vocabulaire dans la bouche – on dirait qu’ils ont des cailloux dans la bouche quand ils s’expriment ! – et voilà, l’affaire est réglée.

    Ce qui m’étonne le plus, c’est que je n’ai pas l’impression d’être entourée que par des gens de mauvaise foi. Comment on fait, dans ce cas, pour être autant à côté la plaque ?
    Ce n’est peut-être pas les journalistes en eux-mêmes, mais la production sait très bien ce qu’elle fait. Écoute, c’est simple. Moi j’ai grandi à Bobigny, et on n’a jamais vu un journaliste se pointer.

    Le journaliste, il ne rentre même pas au quartier.

    Pour qu’il rentre, il doit être accompagné des anciens. C’est une réalité, c’est comme ça. Il y a des zones de non-droit. Moi, le soir où les flics sont venus me lever, ils ont failli ne pas rentrer chez eux. Ils sont entrés, mais pour ressortir, c’était autre chose. Il suffit que tu sois reconnu, au quartier, et ça fait bloc autour de toi. Patrick, le chef des stups, le dit lui-même dans sans son portait, c’est grâce à nous qu’il se balade tranquillement dans le quartier. En plus on sait qu’on va déformer nos propos, donc pourquoi on les laisserait entrer ?

    « Vous vous croyez au zoo, vous venez vous prenez des photos, vous filmez 30 secondes et vous racontez que de la merde. Vous rentrez pas ». C’est tout. C’est une manière de se défendre aussi.

    La recherche du sensationnalisme est évidente. En cherchant un diffuseur, j’ai rencontré quelqu’un de très haut placé chez M6, et je lui ai montré les rushes. Directement, il a voulu nous coller un coproducteur et un co-monteur, puis nous donner de l’argent pour racheter les images, histoire de faire encore dans le sensationnel.

    Qui te dit qu’il n’a pas voulu justement changer sa ligne, donner une autre image que celle qu’on voit de la banlieue en général ?
    Tu sais quoi ? Peut-être. Mais c’est un coup de poker que j’ai pas voulu jouer.

    Parmi tous tes portraits, y en a-t-il un qui t’a marqué plus que les autres ?
    Le personnage qui m’a la plus marqué – après, c’est très personnel – c’est Patrick, les chef des stups. On s’est rencontré il y a 30 ans. C’est le premier à m’avoir mis en garde-à-vue, à avoir essayé de me sortir de tout ça. C’est un personnage pas commun.

    Patrick, c’est un peu le flic à l’ancienne. Il explique qu’on jouait au chat et à la souris toute la journée. Et quand la partie était terminée, on allait se payer une bouffe ensemble.

    Ils nous a déjà dit « Les mecs, c’est chaud pour votre cul, faites gaffe ». Il était bienveillant. Il faut dire que je lui rendais bien aussi. Un jour, il m’a dit « Kamel, on m’a volé les jantes de ma voiture, retrouve-les ». J’ai mis trois jours, mais je lui ai ramené ses jantes. Six mois après, je n’ai pas fait pas de garde-à-vue, pour un petit délit. C’était des échanges de bons procédés pour de petites choses. Mais quand c’est du sérieux, il n’y a plus de copinage qui tienne.

    Edit 21/04 16h30 : la vidéo a été passée en « contenu privé » par le site

    Est-ce qu’on peut dire qu’au-delà d’un parcours, ce sont des valeurs que véhiculent les personnages de ton docu ? Et si oui, quelles sont-elles ?
    Oui. Ce sont les valeurs old school, de la vieille école, dans le sens où moi j’ai été élevé avec ça.  J’ai vu des mecs braquer des banques et monter les sacs des petites vieilles jusque devant leurs portes. C’est ça qui fait notre force. Au moment où on parle, les gamins de 13 ans n’ont plus ça, ce respect pour les anciens.

    Et à ceux qui vont éventuellement te dire que tu nous montres un rêve américain à la française, des parcours idylliques, qu’est-ce que tu réponds ?
    Je réponds que ce n’est pas une vision idyllique parce que dans le documentaire je ne mets pas un gros coup de gomme sur le côté néfaste du 93. C’est très loin, très loin d’être idyllique. L’idée, c’est plus de se dire : avec ce postulat de départ, moi-même je n’aurais pas parié sur moi. Je ne voulais pas trop parler de la prison, mais tu peux dire que je me suis retrouvé là-bas pour une affaire d’assises. C’est pas un petit truc, quoi. Avant d’en arriver là, on a mangé de la merde.

    Parlons du titre. Pourquoi « 9-3 Terre de Légendes » ?
    Parce qu’il y a une double lecture de ce titre. Il y a la « légende » au sens de tous les fantasmes sur le 93, tous ce qu’on s’imagine en regardant la télé et en n’y ayant pas mis les pieds. Et puis les légendes, au sens des gens que j’ai filmés, des gens qui y vivent ou qui y ont vécu. Suivant la personne devant son téléviseur, chacun aura sa grille de lecture.

    Il va bientôt sortir, ton docu ?
    Dans quelques mois. Tous les portraits sont filmés, bouclés, le contenu est là. On en est au montage, mais on est toujours en quête d’un diffuseur.

    Est-ce que tu as un coeur de cible ? Tu vises une audience, une catégorie de personnes en particulier ?
    C’est pour tout le monde. C’est pour tout le monde, vraiment. Et même pour l’Etat, j’ai envie de dire. Pour les petits, pour les grands, pour les institutions, l’Éducation nationale, le ministère de la Justice.

    Tout le monde va se reconnaître. Et pas seulement des gens du 93. Malheureusement, ces problématiques existent partout en France.

    J’espère que chacun va y trouver quelque chose qui va lui parler, qui le remettra en cause, qui le motivera. Le but, c’est qu’à la fin du docu, les gens réfléchissent.

    Le documentaire est co-réalisé et monté par Alexis Tjamag. 

    Société Qui es-tu ? Interview

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