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    Nigeria : la lutte de l’espoir contre la peur

    Dans un pays rythmé par les attentats et les meurtres de masse de la secte islamiste armée de Boko Haram, la peur gouverne. Trois étudiants témoignent et décrivent cette angoisse au quotidien.

    Le sable est fin, le coucher de soleil rougeoie sur les piscines des villas de bord de mer. Le présentateur télé joue d’un air charmeur avec son chapeau en visitant les maisons luxueuses les unes après les autres. Élan de romantisme en le voyant partir au loin. C’est la fin de cette émission touristique, nous sommes au Nigeria. La campagne présidentielle bat son plein, et la chaîne de télévision braque alors ses caméras sur un meeting enthousiaste de Muhammadu Buhari, opposant principal au président sortant et ancien membre de la junte militaire des années 80. Sur l’estrade, les religieux de tous poils se relaient pour chanter avec entrain les qualités de leur candidat. La caméra fait zoom arrière : les supporters sont présents par milliers dans ce stade sillonné par les vendeurs ambulants portant paisiblement leurs paniers sur la tête.

    En pleine euphorie électorale, la chaîne Channels TV ne perd pas une miette de la campagne officielle, un mois avant le scrutin du 14 février. Il se passe quelque chose d’inimaginable pour un Occidental habitué aux manchettes alarmées que provoque le moindre scandale européen : on oublierait presque que la rébellion islamiste Boko Haram a massacré plus de 2000 personnes et rasé seize villages ces 20 derniers jours.  Au premier rang des cibles de Boko Haram, les étudiants, massacrés par centaines depuis 2010.

    Ce qui n’était qu’un groupuscule islamiste et pacifique au début des années 2000 est devenu une machine de la mort. Le groupe, critique envers le gouvernement du pays, s’est peu à peu heurté aux autorités nigérianes, jusqu’en 2009, année de la mort controversée de son fondateur, Mohamed Yusuf. Depuis, les membres de Boko Haram se sont armés et terrorisent l’ensemble du pays par des attentats à la bombe, et le Nord-Est par ses raids. Depuis le printemps 2014, la menace a redoublé d’intensité, les attentats se multiplient, atteignant le paroxysme de l’horreur cet hiver avec des massacres massifs de civils.

    La peur partout, tout le temps

    En deux mots, son nom est une déclaration de guerre à l’éducation occidentale. Les plus audacieux voient en Boko la déformation de « book », le livre, comme symbole de cette éducation. D’autres traduisent l’Haoussa par « l’éducation de l’Occident est un péché ». D’où les enlèvements de jeunes écoliers dans les régions musulmanes du Nord-Est du pays où sévit la secte, comme le montre cette carte de Courrier International.

    Nigeria-BokoHaram

    Julius* est un jeune étudiant comme les autres. Sa page Facebook est parsemée de photos de foot, de débats politiques et de selfies avec ses amis et il ne cache pas son goût pour les plus grands westerns du cinéma. Il tient, même dans ce contexte, à présenter ses condoléances pour les journalistes de Charlie Hebdo. Avant d’asséner : « Boko Haram est contre tout ce qui est occidental ».
    Même si la zone contrôlée par la secte est éloignée de sa ville du centre du pays, la menace est bien présente. En témoignent les nombreux attentats qui éclatent dans des régions que l’on pensait sûres et les morts qui s’accumulent par milliers.

    Depuis six ans qu’il en entend parler, le risque court dans l’ensemble du pays.
    Si le Nord et le Sud sont deux mondes très différents séparés par le Niger, il n’y a pas de région totalement chrétienne ou totalement musulmane et toute analyse visant à ne situer le danger que dans une partie du pays est erronée.
    Sa compatriote, Alicia*, vient du Nord du pays, et étudie à l’étranger depuis quelques années. Elle aussi est intarissable sur la secte : « Boko Haram est une énigme, on n’est jamais sûr de savoir si quelqu’un en fait partie ou non, il faut être extrêmement prudent. »
    La jeune femme a déjà été témoin de quatre explosions ces quatre dernières années, et a perdu des camarades de classe et un proche de sa famille dans des attentats. Elle n’a plus confiance en personne.

    À la source de cette peur de tous envers tous pèsent des accusations de complicité entre les combattants islamistes et l’armée, voire même le gouvernement fédéral aux dires du Président lui-même.
    « Il y a de nombreuses manœuvres tribales et religieuses derrière tout ça, explique Alicia. Dans le Nord on le savait, mais on ne pensait pas que ça allait atteindre ce niveau. Le but affiché est d’islamiser le Nigeria ».

    La peur plane :

    « Depuis l’étranger, je me sens triste pour ma famille et mes proches, c’est notre terre natale et ils la voient se faire détruire en attendant une aide étrangère. »

    Elle décrit un système pyramidal : « La plupart de leurs soutiens sont pauvres et n’ont pas eu accès à l’éducation, mais les quelques uns au sommet sont extrêmement riches, puissants et éduqués. »
    La rébellion court là où la pauvreté rampe. C’est dans les États les plus pauvres que l’instabilité est la plus violente.

    Serena* est étudiante camerounaise à Paris, et sa voix ne tremble pas au moment d’évoquer le sujet :

    « Pour moi, Boko Haram est surtout une entreprise. Ils s’organisent pour la prédation économique de long-terme, et ils doivent leur succès à la pauvreté et au désœuvrement des jeunes. Pour ces jeunes, être dans la rébellion peut représenter un emploi ».

    Mais au bout du compte, c’est toute la stabilité du pays qui repose sur un équilibre fragile de répartition des rôles politiques selon l’origine ethnique qui est menacée.

    Un groupe encore mal connu

    À écouter ces témoignages, le groupe armé semble bien plus sophistiqué qu’il n’y paraît. « Les médias occidentaux ont toujours le souci de tout mettre dans des cases, donc ils disent que Boko Haram est avant tout religieux. Mais pour moi, ça reste une entreprise », conclut Serena.

    Julius renchérit : « Ce que montrent vos médias n’est qu’une infime partie de ce qu’est Boko Haram en réalité. On ne parle d’eux que lorsqu’ils perpètrent une attaque importante. Mais on oublie de préciser leur intention d’éradiquer toute autre ethnie et religion que la leur. »

    « Malgré tout cela, les rédactions européennes et américaines restent toujours mieux informées qu’au Nigeria », déplore Alicia, qui ne fait confiance qu’à une  seule chaîne de télévision nationale, Channels TV.

    Lagos

    La capitale économique, Lagos, ci-dessus, est la plus grande ville d’Afrique subsaharienne. Les crimes de Boko Haram font oublier que le Nigeria est devenu  l’an passé la première puissance économique africaine en plus d’être le pays le plus peuplé du continent.

    Quant à la question de la condition des femmes, elle est également complexe. Julius s’explique : « Les rebelles n’ont pas de scrupules à kidnapper des filles et des femmes pour s’en servir d’esclaves sexuelles ».
    Mais Alicia veut éviter toute déduction hâtive : « Notre société est très patriarcale. On pourrait croire que les femmes sont plus ciblées que les autres, mais en réalité je ne me sens pas plus menacée. Mais pas moins non plus, en fait, tout le monde représente une cible pour Boko Haram. Après l’enlèvement des filles de Chibok [qui a donné lieu à une mobilisation mondiale d’envergure ndlr], des dizaines de jeunes garçons ont aussi été enlevés ».

    Leur puissance régionale aussi semble à relativiser :

    « Boko Haram pourrait être éradiqué militairement en une seule intervention, si l’armée n’était pas aussi divisée !
    Pour l’instant, on a l’impression que c’est surtout l’armée qui se bat contre elle-même » tonne Alicia.

    Quant à Serena, elle n’est pas encore très inquiète concernant la présence du groupe armé dans le Nord du Cameroun : « À part quelques accusations de complicité de deux ministres, je ne pense pas qu’ils aient de relais dans le reste du pays. Au Nord, il y a des proximités ethnico-religieuses avec le Nigeria, mais nous restons un pays laïc, les gens n’adhèrent pas au projet de Boko Haram, et pour l’instant les pertes causées par les combats sont essentiellement militaires ».

    Quelle issue à la crise ?

    « Pourquoi l’Occident ne nous vient-il pas en aide ? », désespère Julius, qui souhaiterait une intervention militaire étrangère. Alicia partage cette consternation mais garde espoir en son peuple : « Le gouvernement est tellement inefficace que tout signe de solidarité de pays étrangers est superflu, je n’attends plus rien de ce côté. Le pouvoir doit changer de mains, les Nigérians doivent se lever. J’espère un remaniement total de tout le système politique et administratif ».

    À la lumière de ces témoignages, Boko Haram règne sur l’Empire de la peur par la division. Quand les gens ont peur, ils sont suspicieux et représentent des cibles idéales pour la rébellion. Mais dès qu’un peuple clame sa sérénité et sa solidarité, la tâche est beaucoup plus compliquée pour la secte. Si la solidarité est pour l’instant battue en brèche par la violence, l’espoir tient encore.
    Quelle meilleure arme que celle-ci pour répondre tôt ou tard à ces prêcheurs du désespoir ?

    * Les prénoms ont été changés.

    Source image : Tuxboard.

    Société Boko Haram Nigeria

    Commentaires
    Noé Michalon
    Journaliste
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