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    Les 5 ingrédients d’un hit de rap français en 2017 : l’écriture (partie 4/5)

    En association avec Spotify et sa playlist « Punchlineurs » qui regroupe tous les hits du rap français du moment, Clique a demandé à des experts d’analyser la formule pour créer un tube en 2017.

    Inscrivez-vous à la playlist « Punchlineurs », exclusivement sur Spotify.

    Pour ce quatrième épisode, focus sur l’écriture. Comment les paroles d’un morceau peuvent nous toucher et devenir virales ? Y-a-t-il des formules d’écriture imparables et des refrains inoubliables ?

    Pour y répondre, nous avons discuté avec le YouTubeur Maskey, célèbre pour ses Recettes qui décortiquent les mécaniques des artistes, et avec le rappeur Niska, dont l’album Commando et le titre « Réseaux » dominent les charts et les playlists.

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    Selon Damso, pour faire un tube il suffit de développer un certain fond : parler « de drogue, de sexe, de sky, de maille et de pute », et utiliser une certaine forme : « prendre le flow de Migos : changer 2-3 trucs ». Il faut croire que sa recette fonctionne : son album Ipséité – qui reprend, partiellement et très bien, ces formules – est certifié triple disque de platine en France.

    Si les thèmes qu’évoque Damso sont présents depuis toujours dans les playlists de rap français, une chose est certaine : la façon d’écrire a beaucoup évolué ces dernières années et, comme de nombreux autres domaines, a dû s’aligner sur les nouveaux usages liés à l’explosion d’Internet.

    Depuis son premier âge d’or (milieu des années 90) jusqu’au milieu des années 2000, le rap français se caractérisait par une attention toute particulière portée aux paroles – parfois même au détriment d’une certaine musicalité. Aujourd’hui, avec la popularisation de la trap, de l’autotune et une perte générale de complexes, la mélodie a pris le pas. Musicalement, le rap n’a jamais été aussi dansant et varié. Et si chaque rappeur a sa méthode d’écriture, Niska, qui est l’auteur des hits « Réseaux » et « Salé » et qui était présent sur « Sapés comme Jamais » de Maitre Gims (probablement le plus gros tube de ces dernières années), nous explique que dans sa musique, c’est la mélodie qui va guider les paroles plutôt que l’inverse. L’une des recettes de la réussite ?

    « J’attends toujours l’instru avant d’écrire. Après, je comprends ceux qui arrivent à faire l’inverse, chacun sa méthode de travail. Certains sont plus dans l’écriture sans entendre l’instru pour pouvoir être plus profonds, mais moi je me concentre plus sur le flow. J’ai donc besoin d’entendre l’instru pour aller chercher de l’émotion et du rythme ».

    Évidemment, tout le monde n’a pas la science du rythme et du hit d’un Niska… C’est d’ailleurs pour cela que de nombreux tutos et sites informatifs ont fleuri sur Internet : les plateformes Flocabulary.com et Rappingmanual.com donnent des leçons d’écriture tandis que, pour les francophones, le site Jeveuxrapper.com propose même des formations pour apprendre à écrire, à créer son propre studio, à définir son image ou encore à faire sa promotion de façon efficace. On n’a pas testé…

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    L’une des formations proposées par le site « Jeveuxrapper.com » 

    Internet

    Si Internet peut aider les novices à apprendre à rapper, il peut aussi aider les rappeurs à diffuser leur musique comme jamais auparavant. Fini la rue, les disquaires, les radios ou les soirées Hip-hop : les réseaux sociaux et les plateformes de streaming permettent désormais à cette culture de s’exporter partout dans le monde… et a même directement influencé la façon d’écrire des rappeurs.

    L’afflux constant de contenu a eu une conséquence directe sur l’attention des internautes : en ligne, une étude dit qu’il faut arriver à capter l’attention en moins de trois secondes. Pour retenir quelqu’un, il faut donc aller vite, être original et provoquer une émotion. Les rappeurs l’ont assimilé et appliqué dans leur musique et leur façon d’écrire : les paroles sont désormais plus courtes, remplies de punchlines et de motifs sonores qui se répètent, pour faciliter la mémorisation et l’impact. Le Graal ? Rédiger un texte tellement percutant qu’il se retrouve décliné de toutes les façons possibles et imaginables sur les réseaux, bref qu’il devienne un meme – ou un dicton qui passe dans le langage commun.

    « Avant, tu voyais qu’un son avait buzzé quand il était repris en sonnerie de téléphone… Maintenant, tu le remarques si les gens l’utilisent sur Internet, dans les vidéos, sur YouTube ou simplement sur les réseaux », remarque le YouTubeur musical Maskey. Ce rap repris sur Internet, il l’appelle le quote rap : ce sont des paroles qui sont facilement détournables, et que l’on peut reprendre à son compte en les recontextualisant dans des situations quotidiennes basiques.

    Démonstration :

    « Tu sais qu’un morceau est un tube quand les lyrics sont des phrases que tu peux mettre en bio Twitter. Par exemple, quand j’ai eu le permis, j’ai quote je ne sais pas combien de paroles de T.I. dans lesquelles il dit ‘vous n’avez pas cru en moi et maintenant vous voulez être mes potes ! » explique Maskey.

    L’exemple le plus marquant est probablement le « Started from the Bottom now we’re Here » de Drake, qui est devenu une expression courante. Son caractère viral a largement participé à la popularité du morceau, qui comptabilise aujourd’hui des centaines de millions de vues sur toutes les plateformes.

    En France, le titre qui représente le plus cette reprise sur Internet est peut-être à mettre au crédit du rappeur Lacrim. En 2014, son morceau « J’suis qu’un thug » devient un phénomène sur Internet : le gimmick est systématiquement repris sur les réseaux pour marquer une action… audacieuse.

    Le gimmick et les ad libs 

    C’est l’autre formule marquante des hits récents. Un gimmick, en musique, est une phrase, un mot ou une onomatopée qui revient plusieurs fois dans un morceau de façon à le rythmer. DJ First Mike mixe depuis presque vingt ans. Témoin privilégié de l’évolution musicale du rap, il a d’abord travaillé avec Cut Killer, est passé par la radio Générations et a accompagné sur scène des rappeurs français comme Sefyu. Aujourd’hui, il anime l’une des émissions référentes sur le rap français sur Mouv’. Il explique :

    « Quand tu as un bon gimmick, c’est le hit assuré. À l’époque, le meilleur exemple était « Molotov 4 » de Sefyu avec son « Ze-ze-ze-ze-zehefyu » ou « 93 tu peux pas test » de Mac Tyer ».

    « Molotov 4 » de Sefyu.

    Il y a un gimmick que vous avez certainement dans la tête depuis cet été : « Pouloulou« , du morceau « Réseaux » de Niska. Ce gimmick (dont l’auteur explique la génèse dans son interview chez Clique) est à la fois facilement mémorisable par les plus âgés et amusant pour les plus jeunes. Résultat : « Réseaux » est certifié single de diamant en un mois, et a trôné en tête des singles français.

    Un bon gimmick se décèle à sa capacité à être retenu facilement. Plus l’auditeur aura le gimmick en tête, plus il aura tendance à vouloir appuyer sur le bouton replay – voire à chantonner le morceau.

    Pour Maskey, un autre élément entêtant a joué un rôle crucial dans les succès récents : il s’agit des ad libs, ces sons, mots ou réactions ajoutées à la fin d’une phrase pour l’appuyer.

    « Les ad libs ont un rôle aussi important que les paroles maintenant. Grâce à eux, les gens se mettent dans la peau d’un mec qui écoute les paroles et qui réagit. Par exemple, dans « Réseaux », quand Niska dit « Jamais j’ai vendu la mèche – Jamais », ça te donne l’impression d’être le pote du rappeur qui réagit à son histoire, ou d’être le rappeur lui-même. C’est pour ça que ça marche ».

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    36 sur 50 : au 11 octobre 2017, c’est le nombre de morceaux de la playlist « Punchlineurs » qui utilisent des ad libs ou des gimmicks. Dans les morceaux de Niska, on remarque que leur utilisation est systématique. Le morceau « Salé », récemment clippé, utilise des ad libs à la fin de chaque phrase. Le rappeur en est conscient :

    « Je pense que les ad libs et les gimmicks jouent un rôle très important dans le succès de mes morceaux. »

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    Néanmoins, Niska explique qu’il est assez libre dans son écriture et dans les thèmes qu’il aborde :

    « Je n’ai pas vraiment de thèmes de prédilection. C’est juste une question d’émotion ressentie et de choses auxquelles je vais penser lorsque j’écoute l’instru. C’est vraiment la mélodie qui va guider mon écriture ».

    L’identification et la fragilité 

    L’utilisation des ad libs n’est pas le seul moyen de nouer un lien entre le rappeur et l’auditeur. Là où gimmick et ad libs sont du domaine de la forme, une autre tendance a tenu un rôle crucial dans la création des derniers hits, mais en relevant du domaine du fond : de plus en plus, les paroles des morceaux de rap se rapprochent de la réalité.

    Moins fantasmées, les vies que narrent les rappeurs populaires actuels sont de plus en plus éloignées de l’éternel cliché du gangster en grosse voiture, chaînes en or au cou.

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    Nombre de morceaux (sur 50) faisant référence à la violence, la drogue, la fragilité et à la réussite dans la playlist « Punchlineurs ».

    Sur l’ensemble des 50 titres de la playlist « Punchlineurs », on observe que 17 parlent de violence ou utilisent un vocabulaire agressif. 30 parlent de drogue (vente ou consommation), 25 parlent de réussite sociale mais, surtout, 23 – soit presque la moitié – évoquent des situations amoureuses ou des sujets personnels délicats.

    Des thématiques qui étaient jusqu’à présent l’apanage de la variété française ou, tout au plus, du R&B.

    Désormais, les rappeurs n’hésitent plus à se dévoiler, et étalent leurs états d’âme presque autant qu’ils parlent de drogue. Une génération entière d’artistes a grandi et se retrouve face à des responsabilités d’adultes : là où, il y a plus de vingt ans, Stomy Bugsy caricaturait son rôle de père dans « Mon papa à moi est un gangster », en 2017, Alonzo écrit « Papa allô » dans lequel il confesse sa culpabilité de ne pas voir assez souvent son fils.

    « J’te laisserai jamais être moi, ouais, j’t’aime trop pour ça
    J’sais qu’on rattrape pas le temps, j’ai raté de bons moments
    Quand je suis là j’en fais trop, j’essaye de combler le manque… » Alonzo, « Papa allô ».

    En ramenant les histoires de quartier à une dimension plus humaine et en évoquant les aléas de leur vie sentimentale, les frères Ademo et N.O.S, du duo PNL, ont été précurseurs dans cette nouvelle façon d’écrire. Une honnêteté payante : en mettant de côté la glorification du banditisme et en partageant un ressenti commun à plusieurs générations, le groupe permet à un très large auditoire de s’identifier et se projeter dans ses textes, plus mélancoliques qu’agressifs. Une formule qui permet à leur musique de s’exporter au-delà de la sphère des habitués du rap : Le morceau « Jusqu’au dernier gramme« , présent dans la playlist « Punchlineurs », comptabilise 19 millions de streams sur Spotify :

    « J’croise les mêmes cafards dans le même bât’
    J’ai les même plats pour les mêmes pâtes
    Il y a moins de stress à six du mat’
    Et je veux plus jamais voir l’impasse
    Je l’ai mise à nu, elle m’a volé mon cœur
    Confiance, confiance, plus de mal que de peur
    Garde tout dedans, plus de larmes que de pleurs »

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    Extrait du clip du morceau « La vie est belle », sorti en mars 2016.

    Dans cette petite révolution, l’amour a joué un rôle important ; les rappeurs n’ont plus peur de montrer leur fragilité. Le rappeur Jul, archi-populaire, est un grand spécialiste de l’exercice – il suffit de jeter un oeil aux titres de ses morceaux pour s’en convaincre : « Tchikita », « Tu la love », « My World (Barbie Girl remix) », « Lova », « Mon amour », « Ma jolie » ou encore « Mon bijou ». Le fait de parler honnêtement des relations amoureuses et de leur complexité suscite une connivence entre le rappeur et la personne qui l’écoute.

    Comme le dit Maskey : « Ce n’est plus à la mode d’être un mec qui brise des coeurs, maintenant il faut assumer sa fragilité. En gros c’est « Je viens de la street, mais moi aussi j’ai le droit d’aimer, wesh !! ».

    « Quand Damso fait « Macarena », dans le second couplet, il assume qu’il aimait la fille qu’il insulte et qu’il est faible », analyse le YouTubeur. « Quand Ninho chante « Mamacita », il est dans une démarche complètement romantique. Il dit : « dis-moi que tu m’aimes ». Avant, les rappeurs ne parlaient pas de ça. »

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    À l’origine de ce phénomène, on peut probablement relier une évolution des mentalités mais aussi, plus certainement, une influence de la scène outre-atlantique, toujours très suivie en France. Drake a été le premier rappeur mainstream à évoquer régulièrement sa vie sentimentale et à rencontrer un succès planétaire. Une autre source d’influence est à chercher du côté de Future ; au-delà de son flow, ce hitmaker souvent cité par les rappeurs français nous avait évoqué, dans une longue interview, l’importance de son rapport à l’amour :

    « C’est le but de la vie : tomber amoureux. L’amour est une belle chose. Les gens pensent que l’amour est mauvais (…) Je veux un amour inconditionnel (…) Je veux de la compassion, je veux quelque chose de grand, de l’alchimie. Je veux juste quelque chose qui dure pour l’éternité, même quand je quitterai cette Terre ».

    La rapidité

    Enfin, pour faire un tube, il faut miser sur la rapidité. Lors de son interview pour Clique, Niska avoue même qu’il pense « qu’aujourd’hui, les gens écoutent moins les paroles qu’avant ». Maskey confirme : « maintenant, il ne faut pas s’attarder sur un propos, il faut aller vite. Dans « Réseaux », au lieu de dire : « elle ne m’a pas suivi sur les réseaux sociaux quand j’ai appuyé sur le bouton abonné », Niska dit : « elle m’a pas follow back quand je l’ai follow ». Il faut envoyer le maximum d’informations rapidement ». 

    C’est aussi le constat que Richard Russell a partagé avec nous. Ce producteur britannique légendaire, qui a co-fondé le label XL Records (Adele, les White Stripes, Radiohead et, plus récemment, M.I.A., Ibeyi, Tyler the Creator et Frank Ocean) explique que les fans de Hip-hop de la première génération ont plus de difficultés à apprécier le rap d’aujourd’hui, moins axé sur les paroles. Mais que, d’un autre côté, la musicalité du rap français lui permet désormais de s’exporter et de devenir encore plus populaire :

    « Maintenant, les paroles font plutôt partie de la texture et du son. Mais ça veut dire que je peux désormais écouter de la musique française. Auparavant, il était difficile pour moi d’écouter du rap français, car il se basait sur les paroles et ce n’est pas facile de les comprendre. Mais je pense que, maintenant, il y a une internationalisation de cette musique ».

    Écoutez les meilleurs textes, ad libs, gimmicks et aveux de fragilité dans la playlist « Punchlineurs », exclusivement sur Spotify.

    Musique Maskey Niska

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