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    Le Gros Journal avec Pierre Bergé : « Je n’ai pas le bac, mais j’ai acheté le Monde »

    Ce soir, Mouloud Achour pose son gros plateau en plein cœur de la Fondation Yves Saint-Laurent – Pierre Bergé dans le XVIème arrondissement de Paris. Elle constitue le prolongement de l’histoire de la maison Yves Saint-Laurent et représente l’aboutissement de quarante années de création. Une histoire qui n’aurait pas existé sans Pierre Bergé lui-même… L’occasion de revenir sur l’incroyable parcours de l’ancien compagnon d’Yves Saint-Laurent, la Fondation ou encore son récent soutien à Emmanuel Macron pour la présidentielle.


    Interview de Pierre Bergé, version longue – Le… par legrosjournal

    Mouloud Achour : Comment ça va Pierre Bergé ?
    Pierre Bergé : Pas trop mal.

    Merci de nous accueillir.
    Vous êtes les bienvenus.

    Où nous trouvons-nous, exactement ?
    On est dans ce qui était la maison de couture Yves Saint-Laurent.

    Il y a une phrase que vous répétez souvent : “on a l’âge que l’on a”…  
    À chaque âge, j’ai remarqué qu’il y avait des choses particulières. Par exemple, j’ai appris à quinze ans que j’étais atteint de myopathie puis, il y a une dizaine d’années, que j’étais atteint d’une tumeur – qui n’est pas cancéreuse et qu’on appelle un méningiome. Cela relativise beaucoup de choses, je trouve.

    Je sais que vous êtes pas du tout nostalgique…
    Ah non !

    … Mais j’aimerais qu’on remonte un peu dans le temps. On va commencer par une première date. Vous êtes né en 1930. Quel âge aviez-vous quand Pétain est arrivé au pouvoir ? Est-ce que vous avez des souvenirs de cette France-là ?
    J’avais dix ans. Evidemment, j’ai beaucoup de souvenirs. J’ai des souvenirs antérieurs politiques, j’ai le souvenir du Front Populaire, j’ai le souvenir de Blum et j’ai le souvenir de la guerre d’Espagne…

    Est-ce étrange, de garder des souvenirs politiques de l’enfance ?
    Ma première manif’, je l’ai faite sur les épaules de mon père. Manif’ dans laquelle tout le monde criait “Blum au pouvoir, Blum au pouvoir” ! Vous savez, ça marque un peu, ça…

    Comment cela se passe, quand on vit de dix à quinze ans pendant la guerre ?
    Cela vous donne une impression étrange, parce que l’on ne sait pas si on ne va pas être bombardé, on ne sait pas quand on va être libéré… Ce que l’on sait, c’est qu’il faut faire avec.

    Autre date : vous vous baladez sur les Champs-Élysées le jour de la mort de Jacques Prévert…
    Il n’est pas mort, il m’est tombé dessus. Le jour de mon arrivée à Paris, je décide d’aller sur les Champs-Élysées. Au niveau du cinéma Normandie, je regarde là-haut, et je vois un type qui passe, comme s’il marchait… et qui tombe. Et qui commence à perdre du sang, d’ailleurs. Et c’est le lendemain que j’ai appris que c’était Jacques Prévert…

    … Qui s’est défenestré par erreur ?
    Oui. J’ai toujours considéré comme un signe que, le premier jour où je suis arrivé à Paris, un poète me soit tombé sur la tête.

    Parce que vous êtes venu pour être journaliste, vous avez fréquenté Cocteau… Comment avez-vous rencontré tous ces gens-là ?
    Cela ne s’est pas fait tout de suite, vous savez… Vous dites que je suis venu pour être journaliste : c’est vrai. Et quand j’ai décidé de ne pas passer mon bac parce que je ne voulais pas être notaire ni médecin, mon prof de français-latin-grec m’a dit : “vous savez, la première chose que va vous demander un directeur de journal, c’est si vous avez votre bac !” Alors il est mort, le pauvre… Sans ça, je lui aurais écrit : “Je suis désolé de vous avoir contredit, je n’ai pas le bac, mais j’ai acheté le Monde.”

    C’est la plus grosse de vos punchlines, celle-là : “j’ai pas le bac, mais j’ai acheté le Monde« … Une autre date qui est importante dans l’histoire que vous avez vécue, c’est l’invention de l’iPhone.
    J’ai là-dessus des jugements mitigés, contradictoires. J’ai remarqué que ça avait changé la vie des gens, pas toujours en bien… Par exemple, si l’on parle de Schopenhauer, comme ils ne savent pas, ils font une recherche sur leur téléphone… Ils ne savent pas plus ! Tout le monde est informé, et plus personne n’est cultivé.

    Et personne ne sait…
    Et puis moi, je ne suis pas là pour obéir ! J’ai détesté toute ma vie obéir, je ne vois pas pourquoi je répondrais quand on sonne… Pourquoi à chaque e-mail, je devrais être là.

    Ce qui sauvera le Monde, c’est la version numérique !
    Et je lis le Monde sur tablette ! Parce que je ne suis pas arriéré, et j’en connais les mérites. À condition de savoir l’utiliser intelligemment…

    L’élection de Donald Trump ?
    C’est ce qui a pu arriver de pire au monde. Mais il faut peut-être penser que s’il y avait eu un candidat convenable en face, il n’aurait pas été élu.

    C’est important ce que vous dites sur la faiblesse du candidat en face, parce qu’aujourd’hui en France, tout le monde fait comme si l’enjeu était d’être en face de Marine Le Pen pour la battre au seconde tour.
    C’est ça le but de chacun. Et quand on dit improprement que c’est un parti raciste, d’extrême-droite, ça n’est pas vrai. Ça n’est pas vrai, le sujet n’est pas là ! Des LePénistes comme on l’entendait, il y en a 12,5% dans ce parti… Mettez 15. Le reste, ce sont des gens que la gauche et le droite, ont perdu. C’est la gauche, plus que la droite d’ailleurs, qui devrait se poser des questions. Parce qu’il y a autant de gens de gauche qui se sont réfugiés dans le FN aujourd’hui, que de gens de droite. Ce sont des déçus, ce sont des gens qu’on a laissé pour compte, et ce qui se passe tous les jours – je ne veux pas accuser Monsieur Fillon – mais toutes ces rumeurs ne font qu’accroître la fuite des gens qui disent “tous pourris, j’en ai marre, et je voterai FN”.

    On peut faire le même procès à François Hollande avec l’affaire Cahuzac ? On peut même faire le procès à Hollande avec la déchéance de nationalité.
    On voit aujourd’hui des milliardaires qui, dans cette époque, parlent d’enrichissement personnel, ou qui font les philanthropes dans l’Art pour faire baisser leurs impôts…

    Mais vous, vous êtes connecté avec une réalité politique ? Quels sont vos points d’accroche ?
    Eh bien je ne sais pas, je lis, je regarde, je vois, je parle. Moi j’aime les autres, il faut s’intéresser aux autres !

    Donc votre plus grande passion, c’est la conversation ?
    Non, ma plus grande passion -appelez-ça comme vous voulez- c’est l’échange.

    Vous aimez vous engueuler ?
    Je l’ai fait beaucoup, je l’ai fait souvent et violemment, ça ne veut pas dire que j’aime.

    Vous aimez avoir le dernier mot ?
    Bien évidemment ! Qui n’aime pas avoir le dernier mot ?

    Il y a quelques jours, vous avez fait un tweet pour soutenir Macron. Macron dit qu’il est un peu de droite, un peu de gauche. Enfant, vous avez manifesté pour Léon Blum : est-ce qu’il ne se retournerait pas dans sa tombe s’il entendait “un peu de droite, un peu de gauche” ?
    Ça le remettrait peut-être d’aplomb, de se retourner dans sa tombe, les socialistes eux-même ont dû lui faire changer de sens !

    (rires) Je suis obligé de vous check ! (rires) Qu’est-ce qui vous a décidé à soutenir Macron, et pas Hamon ? C’est Ségolène Royal ?
    Je ne vais pas vous dire qu’Hamon a tort, non. Mais si on doit donner 800€ à Madame Bettencourt et à moi comme à un SDF, je trouve qu’il faudrait peut-être prendre des précautions… Et puis il n’y a pas que ça.

    Parce que vous avez le droit des les refuser, les 800€.
    Personne ne les refusera, même les gens riches… Mais Macron bénéficie d’une dynamique, et les reproches qu’on lui fait sont pour moi des qualités : il n’a pas de programme, et il est jeune. Ce sont deux qualités.

    Qu’est-ce que vous avez à dire aux jeunes qui nous regardent ? Qu’est-ce qu’il ne faut pas oublier dans l’Histoire ?
    Un grand écrivain, André Gide, a dit une phrase qui est pour moi capitale. Il a dit : “J’aurai commencé ma vieillesse le jour où j’aurai cessé de m’indigner”. C’est ça que je veux dire aux jeunes. Ils ne sont pas vieux, les jeunes. Alors qu’ils ne commencent pas leur vieillesse trop tôt. Ce qui manque le plus, si on parle de politique, ce sont des convictions. Des convictions – c’est pour ça que je n’aime pas tout à fait le mot “égalité”, dans cette devise, parce qu’on n’est pas égaux – j’aurais préféré « Justice ». C’est que personne n’échappe à la Justice, et qu’on rende justice à tout le monde.

    Vous vous êtes toujours défini à gauche, même si c’est une gauche plutôt sociale-démocrate, qui peut rendre fous des gens beaucoup plus à gauche…
    Ça les rend fous, mais eux me rendent fou aussi… Alors c’est un échange de bons procédés.

    J’aimerais que l’on parle de François Mitterrand, que vous avez toujours défendu. Vous avez également toujours parlé des gens qui l’ont trahi… Est-ce qu’il est plus facile de trahir un homme ou de trahir une cause ?
    Si l’homme épouse la cause, ça revient au même… j’ai beaucoup aimé François Mitterrand, et vous comprendrez bien que ce qui se passe depuis sa mort ne me fait que l’aimer davantage.

    Est-ce que vous croyez aux forces de l’esprit ?
    Oui, parce que je suis persuadé que quand on meurt, c’est fini ! Il n’y a pas de raison que l’on soit différent d’un chien, d’un chat ou même d’un crapaud… Les histoires d’âmes qui volent, non. Donc, comme on a qu’une vie, il faut faire beaucoup de choses dans sa vie.

    Merci beaucoup Pierre Bergé.
    Merci de m’avoir invité.

    Société Le Gros Journal Pierre Bergé

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