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    JUSTINE se met au vert

    Retrouvez, chaque semaine, la chronique de Justine Paolini.

    ENFIN, t’aurais envie de dire.

    C’est marrant d’ailleurs cette expression « se mettre au vert » :
    – Ouais j’ai lâché la peinture sur céramique, je me suis mise au vert, c’est assez génial !

    En attendant, t’avais vraiment besoin de t’y mettre au vert, justement : trop de travail, trop de choses à écrire, trop de distractions à fuir. Tu vois ce moment où ton cerveau est en train de basculer vers l’état gazeux ? Voilà, t’étais par là. Et Dieu sait que t’aimes Paris. Mais c’est un peu comme un mec toxique, Paris… Une sorte de pervers narcissique. Il est beau, plein de possibilités, il brille de mille feux, mais il t’épuise par tout ce qu’il te réclame. Du coup tu l’as trompé, t’as rejoint la campagne pour quelques jours. Ouhhh la vilaine ! Ouais, mais cet amant est beaucoup plus peace, plus simple, plus calme que l’officiel, il t’aime comme tu es et ne te demande rien. Il t’accueille les bras ouverts sans condition, à part celle de profiter de son corps et de son esprit. Un jour, tu plaqueras tout pour lui, c’est sûr et certain.

    Quand tu es descendue du train, t’as pris une grande inspiration pour profiter de l’air pur… Tellement pur que ça t’a oxygéné le cerveau et que t’as failli tomber dans les pommes. Fail de citadine aux poumons encrassés. On va allumer une clope histoire d’équilibrer le choc pulmonaire.

    Arrivée dans la maison, ô joie suprême, ton téléphone ne passe pas dans les ¾ des pièces. Je ne comprendrais jamais ces urbains qui râlent à cause de l’isolement technologique. Il est tellement MA-GI-QUE ce moment où tu ne vois rien d’affiché à coté de tes deux pauvres barres de réseau, que t’as envie de te foutre à poil, courir dans l’herbe et hurler « JE SUIS LIIIIBRE BANDE DE CONNARDS ».

    Tu t’étais dit que pour écrire, pour faire le vide total dans ton cerveau, ça allait être le top pour se concentrer et laisser ton imaginaire débordant vagabonder. WRONG. Ou si, t’as tellement vidé ton cerveau, qu’il n’y a plus rien du tout, sauf de l’air rempli de nicotine.

    Déjà, il fait beaucoup trop beau pour un mois de novembre. Les seuls bruits qui t’entourent sont celui de la rivière qui passe à trente mètres et celui des oiseaux qui chantent dans l’arbre, même arbre sous lequel tu t’es réfugiée pour faire semblant de travailler. Ah si, il y a aussi le bruit du vent dans l’autre arbre là-bas, au fond. Et du coup ça fait croasser les crapauds, encore plus au fond, là-bas. C’est joli mais c’est chelou. Tu bloques sur TOUS les sons. Et ça fait une heure que tu bloques, c’est trop beau pour se concentrer. On te foutrait Cyril Hanouna en fond sonore que t’arriverais encore à pondre un truc décent. Euh, non en fait… Faut pas déconner. Tes oreilles fonctionnent bizarrement quand même : l’absence de sirènes, de musique, de radio, bref de ville quoi, te déconcentre au plus haut point. Même pas une bagnole qui crache pour péter tout ça.

    Mais, pas le temps de rêvasser, tu es censée écrire plein de trucs divers et variés. Tu es censée avoir de l’inspiration, avoir des idées brillantes pleines d’un humour acerbe et d’une lucidité mordante, mais voilà… T’as plus envie de te concentrer sur la réactivation de ton bronzage perdu et regretté, et sur parfaire tes abdos perdus et regrettés, eux aussi, les pauvres.

    Le lendemain, t’as retenté de travailler. Tu t’es posée sous ton arbre. Il y a les chiens qui jouent comme des fous, à sauter, se rouler dans des charognes de hérissons préalablement massacrés par leurs soins… bref le paradis sur terre. On lance des bâtons, on les ramène, on fait des trous… Tu retournes à l’état canin, c’est magique. Merde encore deux heures de travail perdues… Bon, on se réinstalle sur son bureau en brins d’herbes. Allez ! Normalement, ça devrait rouler tout seul. T’as l’ordi en face de toi, prêt sur une page Word encore vierge, y a plus qu’à… Plus qu’à trouver un sujet intéressant… Ouais bon, tu vas t’allonger deux secondes en fait, histoire de réfléchir, trouver des phrases drôles, tout ça tout ça… Il y a le vent dans l’arbre, un soleil d’automne à vouloir mourir dessous, les feuilles qui virent au rouge et au orange… Et toi ça te fait perdre tout sens de l’humour, t’as juste envie de profiter de cette joie naïve du spectacle de la tranquillité bucolique. T’en deviens pastorale et lyrique dis donc… Tu te sens tellement en accord avec la nature que ça te donne envie de chanter du Tryo…

    Lève la tête, regarde ces feuilles,
    Tu verras peut-être un écureuil
    Qui te regarde (mmmm) de tout son orgueil
    Sa maison est là, tu es sur le seuil…

    Ouh la, vivement que tu rentres sur Paname toi. Bon, allez on s’y remet… Donc, tu voulais écrire sur l’incohérence des gens et sur l’absurdité du monde au départ, c’est bien ça comme sujet, non… ? Très jolie porte ouverte, en tous cas.

    Voilà, voilà. D’accord. T’as rien de plus. Bon, on rechange de sujet et on se reconcentre.

    Tiens, il y a un gros oiseau, genre une aigrette avec une longue queue de plumes qui vient de décoller tout là-bas. C’est cool. Super joli.

    Donc, se concentrer dans son inspiration. Comment on fait quand on a un cerveau aussi bordélique que le tien ? Campagne ou pas campagne, ça change rien du tout au final. T’es sûre qu’il y a eu un problème de finition dans ton crâne, pas d’autre explication. Pourtant, l’inspiration, chez certains, c’est quelque chose de continu, un rien va leur donner une idée, une impulsion qui va se transformer en quelque chose, une œuvre ou n’importe quoi d’autre de beau et cool. Bande de gros bâtards, je vous hais.

    Bon, il faut s’y remettre. Et ça commence à t’énerver. Tu deviens jalouse de toute cette nature. On ne demande pas à l’aigrette d’être autre chose qu’une aigrette, bordel. Elle est, point barre. Nous, on ne peut pas se contenter juste d’être un humain, comme ça, à rien glander au soleil et à bouffer trois poissons, c’est dégueulasse. Il FAUT FAIRE des trucs, tout le temps. Personne ne demande à cette c**** d’aigrette de ramener constamment du poisson, ou à la mer de porter toutes les planches de surf. Si elles le font, c’est cool, mais ce n’est pas leur obligation. On ne se dit pas : « Mmm, trouvons une solution pour que cette vague fasse surfer les 26 connards qui sont en train de l’attendre ». Non, parce que c’est idiot. Et toi, faudrait que tu trouves une solution pour être tout le temps à ton max ? Et ben non, merde.

    Du coup, tu t’es barrée à l’océan. Tu t’es posée, seule, face à l’horizon. Ils font comme ça les écrivains dans les films pour être inspirés et avoir l’air d’avoir du talent. Et tu sens que ça marche… Les idées germent, oh oui, ça va être super, tu te fais même rire toute seule… Que c’est bon le vent rempli d’iode ! On dirait un spray nasal. Ah, t’as un peu perdu en poésie tout de même… Ah oui, ça fait vraiment comme un spray nasal en fait. Merde, t’as pas de mouchoir. Bon, ben, la manche alors… Classe. Merde, t’as oublié ton idée de sujet.

    Au final, à part un texte sur les bienfaits d’être une mouette ou sur le transit de la morve à travers les âges, la petite virée à la plage aura servi à walou. Tu rentres dans deux jours, et t’as rien foutu depuis que tu es là. Pas une once de travail, je ne te félicite pas mademoiselle. Putain d’inspiration à la con…

    À situation désespérée, solution désespérée… Non… Si… Allez, tu le fais… Tente-le, ça peut marcher. Allez, il n’y a personne qui te regarde, au pire tu traumatises les clébards et les crapauds. Allez, d’accord, aux grands maux les grands remèdes. T’enlèves ton pull, ton t-shirt, ton soutien gorge… Puis, ton pantalon et ta culotte. Tu prends ton téléphone, tes écouteurs et tout ton élan vers le champs dehors…

    « AHHHHHH C’EST L’HYMNE DE NOS CAMPAAAGNNNNES BANDE DE BATAAAARDS »

    T’as fait trois fois le tour du champ. T’espérais un éclair de génie, une idée divine qui débloquerait tout le reste… Mais non. À part passer pour une tarée qui court à poil dans l’herbe, ça n’a rien allumé là-haut. T’aurais peut-être du appeler ça « Justine frise l’hôpital psy » finalement, ça aurait été plus proche de la vérité. Pfff, t’abandonnes. La prochaine fois que tu cherches l’inspiration, tu iras te foutre au rouge, au jaune, au violet, au turquoise, à tout ce que tu veux, mais le vert ça sert vraiment à rien.

    En plus, tu sens que t’as chopé la crève avec tes conneries… Super, au moins t’auras trouvé ton prochain thème de chronique : « Justine face au désert médical en milieu rural un jour férié ». Qu’est ce qu’il ne faut pas faire pour essayer de bosser, je vous jure.

    Société Campagne Chronique

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    Justine Paolini
    Comédienne & Auteure
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