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    La grosse version du Gros Journal avec Christophe Guilluy : « bobos », « hipsters », « cool », armes d’exclusion massive

    Chaque jour, juste après la diffusion du Gros Journal, retrouvez en exclusivité la suite de l’interview sur Clique. Mouloud Achour, son invité et un gros +. Ce soir dans le Gros Journal, c’est à la Recyclerie, porte de Clignancourt à Paris que Mouloud Achour rencontre un géographe à contre-courant, Christophe Guilluy.

    Fractures françaises (2010) et La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires » (2013) avaient déjà fait couler beaucoup d’encre. Dans son nouvel essai Le crépuscule de la France d’en haut, Christophe Guilluy dénonce de nouveau les fractures françaises : d’un côté une « France d’en haut » habitant dans les grandes métropoles et notamment les bobos, « nouvelle bourgeoisie » des villes, et de l’autre, des catégories populaires vivant désormais majoritairement dans une « France périphérique ». Ce « crépuscule » de la France d’en haut est la conséquence de ce qu’il décrit comme le « marronnage des classes populaires » : un  « processus de désaffiliation politique et culturelle ». Pour lui, la montée de l’abstention et du vote extrême sont autant de symptômes de cette fracture, que la France d’en haut s’entête à ne pas voir.


    Interview de Christophe Guilluy, version longue… par legrosjournal

    Mouloud : Comment ça va ?
    Christophe Guilluy : impeccable.

    Le livre « Crépuscule de la France d’en haut » raconte à peu près tout ce qu’on vient de vivre. Dans le 18ème arrondissement on croise des gens de classe populaire, et là nous sommes dans une ferme urbaine avec un bar, des produits bio. Ici, bizarrement, tout va bien.
    On est exactement dans le monde d’aujourd’hui, c’est-à-dire que dans les grandes métropoles d’aujourd’hui, il y a une bourgeoisie qui s’installe gentiment dans des endroits qui étaient des quartiers populaires. Une bourgeoisie cool, qui n’a d’ailleurs pas conscience elle-même d’être une bourgeoisie.

    C’est quoi un bobo ?
    Moi je réutilise le concept pour dire que les gens qui débarquent dans ces quartiers sont peut-être cool, sympas, ouverts à l’autre, à la diversité : en apparence, des gens formidables. Sauf qu’ils n’ont strictement rien à voir avec l’autochtone. Un autochtone c’est quelqu’un qui vit là où il est né. L’autochtone dans ces quartiers, c’est le vieil ouvrier à la retraite et c’est le jeune issu de l’immigration qui vit dans ces quartiers-là. L’idée, c’est que ces gens n’ont plus leur place dans leur quartier. Et ils ne vivront plus ici sauf si ils font une ascension sociale fulgurante. Donc en gros, si le jeune du coin veut vraiment quitter l’appartement de ses parents et rester dans ce quartier, il va falloir qu’il cartonne dans la vie et qu’il devienne avocat ou ministre ou Jamel Debbouze. Mais sinon, il n’y a plus de place. Il n’y a plus de place à Paris, ni à Lyon, ni à Toulouse, ni à New-York, ni à Milan.

    Comment arrive-t-on à faire croire aux gens que l’urgence écologique existe, et comment arrive-t-on à leur faire acheter des choses quatre fois plus chères ?
    Déjà, on fait acheter des choses quatre fois plus chères à ceux qui peuvent acheter des choses quatre fois plus chères. Donc on est toujours sur un segment de la population qui a les moyens. Tout le monde veut potentiellement manger bio mais quand vous avez 50 euros pour finir le mois, vous n’allez pas acheter des pizzas bios.

    Il y a ce que vous appelez la France périphérique, la France dont on ne parle pas. Ce n’est pas la France des banlieues ou la France rurale mais c’est cette France qui n’est pas la France des grandes métropoles.
    La banlieue telle qu’on l’a connaît aujourd’hui, n’est qu’une fraction des catégories populaires. Les catégories populaires sont beaucoup plus larges que ça. Quand vous prenez, les ouvriers, les employés, les jeunes issus de ces catégories et les retraités issus de ces catégories. Que vous y ajoutez des petits paysans et tout ce qui ont ces petits salaires… Vous vous rendez compte d’une chose : aujourd’hui, la majorité des grandes catégories populaires ne vit pas dans les grandes métropoles. Ne vivent dans les catégories populaires, que des gens qui sont dans le logement social. Le logement social, c’est la dernière fraction qui permet d’accueillir les catégories populaires. D’ailleurs, c’est l’histoire des banlieues aujourd’hui. Si vous voulez rester dans la grande métropole, vous allez en banlieue dans le logement social. Pour le reste, c’est terminé. Au moins quand on est en banlieue, on est là où ça se passe. Evidemment, c’est très dur, il n’y a pas de réseau, il faut se bouger. N’empêche que, même quand on est dans le centre de Saint-Denis, on est à 10 minutes de Paris. Quand on est au fin fond de la Creuse, ça devient très complexe. Parce que l’idée qu’on va aller à la grande ville devient aujourd’hui, totalement improbable. Du fait d’ailleurs des logiques foncières. L’époque où on pouvait dire à son fils, à sa fille : « je vais te payer une chambre de bonne, tu vas aller faire tes études »… est terminée. On n’a plus les moyens. Et aujourd’hui, ces catégories populaires vivent précisément dans des endroits où vous avez de moins en moins d’emplois. La création d’emplois se concentre aujourd’hui de plus en plus dans les grandes métropoles. C’est ça la fracture gigantesque qu’on a aujourd’hui. Les catégories populaires ne vivent plus là où se crée la richesse.

    Comment est-ce que cela se traduit électoralement ? Personne ne voit arriver sérieusement Marine Le Pen au pouvoir. Moi je fais partie des gens qui pensent que c’est possible.
    La France d’en haut est tellement loin des catégories populaires, qu’elle n’imagine pas le rejet. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit aux Etats-Unis avec Trump. Il y a quand même aujourd’hui, un mépris de classe qui est gigantesque.

    Il y a quelque chose qu’on ne dit pas, c’est qu’on veut nous faire croire que les classes populaires sont séduites par le Front national, parce qu’elles seraient racistes. Mais la réalité, c’est que les classes populaires sont séduites par le rejet du vote. Et il y a plus de gens qui ne votent pas, que de gens qui votent FN.
    Arrêtons de prendre les gens pour des débiles mentaux ! L’idée que toutes les catégories populaires seraient racistes… Les classes populaires depuis 20-25 ans sont dans une hyper subtilité. Le même individu sera raciste le matin, fraternel l’après-midi. Quand je dis ça, bien-sûr le bobo en face de moi va se mettre à chialer.

    Mais c’est la définition du Français.
    C’est la définition des gens dans le monde. Qu’il soit Français, Algérien ou Sénégalais. On sait bien que c’est hyper compliqué. Est-ce que oui ou non, à un moment donné, on peut se mettre à une table et se dire : « ok, on est dans une situation hyper complexe, avec des tensions identitaires, de la parano identitaire pour tout le monde. Blanc, noir, Maghrébin » ? On est dans cette complexité-là et on nous fait croire que c’est binaire. Non ce n’est pas binaire. Est-ce qu’on peut entendre, en France, comme au fin fond de la Kabylie ou de la Chine, que les gens n’ont pas envie de devenir minoritaires ? Les gens ne sont pas, à priori, dans le rejet de l’autre. Mais ils veulent aussi conserver leur « village ». Et ce n’est pas un drame. Ce que je veux dire, c’est qu’en réalité, toutes ces questions du rapport à l’autre et du racisme, sont vraies pour tout le monde. Sur ces questions-là, nous sommes tous identiques. Quelques soient nos origines, notre position de classe. Et avoir des gens qui sont dans des logiques de mise à distance, qui tiennent des discours de supériorité morale, de jugement moral, à des gens qui gagnent 1000 euros par mois…C’est insupportable ! Le multiculturalisme à 1000 euros par mois, ce n’est pas pareil que le multiculturalisme à 5000 euros par mois, évidemment.

    Merci beaucoup. Je vous conseille de lire « Le crépuscule de la France d’en haut », que je vous conseille de lire.
    Merci.

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