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    Enquête sur la SAPE : mode, science ou religion ?

    « La SAPE, c’est comme une girafe. On a du mal à dire ce que c’est, mais on la reconnaît immédiatement ». Autant dire qu’avec une citation comme celle-ci, Chardel me rassurait en même temps qu’il m’inquiétait quant à mon enquête. Chardel, c’est ce Congolais distingué, tout nouveau président de l’Association Culture et SAPE (ACS). Et la SAPE, pour les profanes, c’est la « Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes », ce fameux groupe de Congolais tirés aux quatre épingles, dont les photos font souvent le tour de Facebook et des écrans télé.
    Jusqu’à quel point cette mode peut-elle être à prendre au sérieux ? Voilà donc ce qui me préoccupe.

    Aujourd’hui, dimanche de Pâques, tous les prétextes sont bons pour les sapeurs d’Île de France pour se retrouver. C’est le baptême et l’anniversaire des petits, l’occasion est suffisante pour que le gratin vestimentaire se réunisse à Pontoise dans une cascade de tissus chamarrés.
    Chardel a dégainé une pipe bleue métallisée en accord avec son costume bleu et blanc. Tout est dans le détail, comme dans ses boutons de manchettes en forme de dés. Ou dans la canne de son ami, le « sapelogue » Ben Moukacha, instigateur de la science de la SAPE avec son compère Max Toundé.

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    Le président Chardel (ci-dessus)

    « La sapelogie, c’est l’étude de la SAPE. Les sapelogues sont des sapeurs, mais l’inverse n’est pas valable », précise Chardel. « Le sapelogue est en avance sur son temps, c’est un sapeur 2.0 qui utilise les accessoires connectés et se met en avant sur les réseaux sociaux », complète Moukacha.

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    Tout ce beau monde (dans tous les sens du terme) se salue avec déférence autour de plats traditionnels et de cannettes de bière. Voilà au moins des gens qui ne rechignent pas à être pris en photo ! Pis, ils en demandent encore, et sont intarissables devant la caméra du Congo Show, la télé de la diaspora. Tous, sans exception, affichent cet air solennel. Pas question de prendre à la légère le vêtement, le matériau de leur art, qu’ils disent tous pratiquer depuis leur plus jeune âge, sinon depuis leur gestation.

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    Un art ancien

    Depuis quand se sape-t-on, alors ? La réponse m’est venue d’Elvis Makouezi, auteur du Dictionnaire de la SAPE, dont le nom fait référence dans le milieu brazzavillois-parisien :

    « La SAPE sous sa forme moderne est apparue au Congo-Brazzaville après le retour des anciens combattants de la seconde guerre mondiale. Mais comme culture et art de l’élégance, elle découle des habitudes princières du royaume de Kongo où par exemple le Ntanga connu en Europe sous le nom du Kilt écossais ou Jupe écossaise faisait partie de la tenue officielle avant et bien après l’arrivée des premiers européens. La différence entre le  Ntanga et le kilt se situait non pas sur la qualité des tissus mais sur les motifs, les accessoires et les décorations. »

    La SAPE aurait eu des influences européennes alors ?
    Sans aucun doute, mais tous les sapeurs, sans exception, soulignent l’africanité de leur élégance. « Même si elle est venue en partie de France, la SAPE congolaise a été tellement inventive qu’aujourd’hui l’élève a dépassé le maître », raconte Max Toundé.
    Véritable combinaison entre tradition d’élégance d’Afrique centrale et style européen, la SAPE a connu un essor certain grâce au rôle de la diaspora en Europe. « Paris et Brazzaville sont les capitales de la SAPE ! », s’écrie Ben Moukacha en rajustant son chapeau noir harmonisé avec sa cravate vert olive. Les clubs parisiens, à commencer par le Club Rex où le sénégalais Mamadou aurait inventé le nom de SAPE, ont beaucoup contribué à institutionnaliser le concept, avec une émulation culturelle qui a traversé la Méditerranée en même temps que les valises de haute-couture.

    Beaucoup plus que du tissu

    Car la SAPE, c’est tout un univers. Il y a le lari, le langage de la SAPE, issu de néologismes français et de mots du langage kongo. Les sapeurs se distinguent au-delà de leurs habits par leurs diatances, le mot qu’on utilise pour désigner leur démarche chaloupée, ou leur salut particulier, front contre front.

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    Démonstration de diatances, ci-dessus.

    Plus fort encore au niveau des rituels, Ben Moukacha a inventé en 2000 les 10 commandements de la sapelogie qu’il nous déclame avec ferveur :

    1- Tu saperas sur Terre avec les humains et au ciel avec ton Dieu créateur.
    2- Tu materas les ngayas (non connaisseurs), les nbéndés (ignorants), les tindongos (les mauvais parleurs) sur Terre, sous Terre, en mer et dans les cieux.
    3- Tu honoreras la sapelogie en tout lieu.
    4- Les voies de la sapelogie sont impénétrables pour tout sapelogue ne connaissant pas la règle de 3, la trilogie des couleurs achevées et inachevées.
    5- Tu ne cèderas pas.
    6- Tu adopteras une hygiène vestimentaire et corporelle très rigoureuse.
    7- Tu ne seras ni tribaliste, ni nationaliste, ni raciste, ni discriminatoire.
    8- Tu ne seras pas violent, ni insolent.
    9- Tu obéiras aux préceptes de civilité des sapelogues et au respect des anciens.
    10- De par ta prière et tes 10 commandements, toi sapelogue, tu coloniseras les peuples sapephobes.

    Car on ne plaisante pas avec l’étiquette sapelogique. Si tous les sapeurs ne connaissent pas Ben Moukacha et ses préceptes, ses 10 commandements sont respectés à la lettre avec une attention quasi-religieuse par nombre d’entre eux. Pas question de porter plus de trois couleurs différentes dans sa tenue, chez les Congolais. Précisons qu’on n’est pas tout à fait dans la religion, avec un respect du Dieu déjà existant et l’absence d’un clergé officiellement constitué.

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    On n’en dira pas autant des Congolais de « l’autre Congo », la République Démocratique du Congo voisine, également très inventive en la matière. Quand les « Brazzavillois » ne jurent que par la règle des trois couleurs et une certaine sobriété (toute relative comparée aux mornes standards européens), leurs voisins de Kinshasa semblent prendre plus de libertés avec les couleurs vives. Interdite en RDC sous le règne du Maréchal Mobutu (entre 1965 et 1997) car trop « occidentale », la SAPE a fait son grand retour dans le pays sous l’impulsion de musiciens célèbres comme Papa Wemba.

    « Jusqu’à  récemment,  par  rapport  aux courants  vestimentaires,  on pouvait  différencier  très aisément la SAPE « Brazzavilloise» et la SAPE « Kinoise » surtout au niveau de l’harmonie des couleurs, raconte Elvis Makouezi. Mais cet écart a tendance à se réduire. Actuellement  la  SAPE  traverse  une  période  de déchirement où se constatent deux à trois courants distincts. Certains sapeurs proches du pouvoir sont mal-vus par d’autres. Et ceux qui ne sont pas proches ne sont pas reconnus à leur juste valeur. »

    Un art politique ?

    Si un mot est délicat dans le domaine de la SAPE, c’est bien celui de ‘politique’. Tous les sapeurs frémissent à son évocation. « Pas question de faire de la politique », s’indigne Ben Moukacha, qui peut pourtant se vanter d’une certaine popularité en France comme au Congo, où il revient fréquemment.
    « La sapelogie est là pour unifier les Congolais, raconte le père de la sapelogie, pas pour les diviser ». Quant au statut de sapeur que certains attribuaient au président du Gabon, feu Omar Bongo, Luc (en photo ci-dessous, à gauche) ne veut pas en entendre parler. « Il était juste Président, pas sapeur. On ne peut pas faire les deux en même temps ».

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    Comme le montrent certains des commandements, la SAPE est devenue un mode de vie, en tous cas pour les plus puristes. « C’est une manière de se comporter, une philosophie, un art de vivre qui nous unit et prône la paix », rappelle Ben Moukacha. Autrefois considérée comme des délinquants, les sapeurs inspirent désormais le respect au Congo, raconte Elvis Makouezi : « Dans un continent africain où l’on décrie la cruauté des enfants soldats, les sapeurs avec leur esprit non-violent et leur art de l’élégance vont petit à petit être reconnus à leur juste valeur ».

    Chardel aussi croit au pouvoir unificateur de la SAPE : « Avec la SAPE, on oublie les ethnies, les conflits, les divisions. C’est universel. Le Congo est de plus en plus divisé aujourd’hui, on commence même à parler de Nordistes et de Sudistes, du jamais vu ! Le gouvernement ferait bien créer des institutions pour mettre en valeur la SAPE comme valeur qui nous rassemble ».

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    Un parcours semé d’embûches

    Mais le chemin vers la concorde est encore long. Le monde de la SAPE est encore divisé, notamment entre les générations. Témoin Ben Moukacha, qui se plaint du manque de respect des jeunes générations à la télévision de la diaspora congolaise parisienne.

    Elvis Makouezi s’inquiète aussi :

    « Il ressort de notre dernier travail sur le terrain d’après les créateurs congolais, que la SAPE est en danger et que le métier de couturier pour hommes se meurt au Congo Brazzaville. Il n’y a plus d’apprentis. Les jeunes préfèrent passer leur permis de conduire et être chauffeur de taxi en peu de temps. Alors qu’apprendre le métier de couturier demande plus de temps, de volonté et de patience. Les  créateurs congolais lancent un réel cri d’alarme. La relève telle que c’est parti,  n’est  pas  assurée.  Aucun des  créateurs  très  connus comme  Gauchemar,  Jacquot Mouanangana, Molinar fils ou Lassys n’a moins de cinquante ans. Et pourtant tous sans exception se disent prêts à transmettre leur savoir-faire. »

    Plusieurs écoles existent également dans la manière de la SAPE. Certains vont rejeter son arrogance, « intrinsèque à la SAPE, mais dans le bon sens du terme » selon le Président Chardel. « Certains vont acheter des chaussures pour plusieurs milliers d’euros avec toutes leurs économies, ça n’a aucun sens ! », pointe Luc, qui se méfie aussi de l’institutionnalisation à outrance de la SAPE. « Il n’y a pas besoin d’être riche pour bien se saper, puisque tout réside dans l’agencement des couleurs », pointe Ben Moukacha entre deux interviews coup-de-poing à la télévision. Mais « la SAPE demande un minimum pour être à la page, même si l’argent n’explique pas tout », rappelle Elvis Makouezi. Celui qui se fait appeler M12, en photo ci-dessous, affirme être le « Chevalier Blanc de Mantes la Jolie » et se réjouit de son côté d’avoir « une taille de vêtements très chère » qui lui permet de plaire aux gens avec des costumes cintrés. On semble être dans l’extraversion et l’estime de soi bien plus que la pugnacité dans de nombreux cas comme celui-ci.

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    Et les femmes, dans tout ça ?

    Pour le moment, je ne fais que citer que des hommes. Il faut dire qu’ils sont largement majoritaires dans le mouvement. Mais les lignes bougent, et de plus en plus d’égéries féminines font leur apparition. Un facteur clé de l’émancipation des femmes ? Huguette Moussodiat, surnommée « Du monde au balcon », fait partie des pionnières et se montre confiante à ce sujet :

    Après plusieurs heures passées au milieu des diatances de sapeurs et sapeuses on observe plusieurs degrés dans la passion sapelogique. Quand certains s’imposent en quasi-prêtres ou scientifiques de la SAPE, d’autres n’en font qu’une passion occasionnelle ou un art de vivre personnel, à l’instar de Franck Zongo, créateur burkinabé récemment interviewé sur Clique, qui se dit sapeur sans être militant.

    Zongo

    Ne perdons pas de vue non plus que la SAPE est une nébuleuse, elle-même liée à un mouvement plus large de « Black Dandy », forme plus générale de soin vestimentaire qui a ses variantes dans tous les coins du continent africain, et même au sein des communautés afro-américaines. Outre-Atlantique, des personnalités comme Solange Knowles ou Jay Z sont ainsi considérées comme des sapeurs depuis Brazza, Kinshasa ou Paris. Quant aux Européens, ils semblent de plus en plus sensibles à cet art de vivre. « J’ai récemment croisé des Français nouvellement sapeurs qui revenaient d’un pèlerinage dans les lieux les plus emblématiques de la SAPE au Congo », témoigne Zongo.

    Ces nuances, cet enrichissement mutuel, peuvent donc se muer en divisions,  mais n’inquiètent pas les sapeurs. « La concurrence est une bonne chose tant qu’elle est faite dans les règles du jeu. C’est comme ça qu’on avance, qu’on crée », assure Chardel.

    On n’a pas de peine à le croire, c’est certainement grâce à cette confiance distinguée que le mouvement se renouvelle avec plus ou moins d’aisance depuis des décennies. Preuve que c’est bien plus qu’une mode. A défaut de pouvoir définir ce que c’est encore précisément.

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    Mode Afrique Congo

    Commentaires
    Noé Michalon
    Journaliste
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