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    QUI ES-TU… Franck Zongo, couturier-styliste-recycleur

    Humble et distingué, Franck Zongo est un créateur de mode original. On a parlé couture avec lui, dans sa boutique-atelier de Vitry sur Seine.

    Qui es-tu ?
    Je suis Franck Zongo, créateur de mode et styliste et j’ai 32 ans. Je suis originaire du Burkina Faso, et je travaille dans le domaine depuis 2007. Mes vêtements sont influencés par un style africain, avec des influences urbaines, l’influence de la SAPE* et du dandysme.

    Quel est ton parcours ?
    J’ai grandi à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. Puis je suis arrivé en France tout seul, à l’âge de 15 ans pour faire un BTS d’arts appliqués puis des études d’architecture et art déco. J’ai ensuite fait une formation aux ateliers de Paris, c’est là que j’ai commencé à travailler dans la mode. Un an après, j’ai lancé ma propre boîte. Je créais des vêtements à partir des récupérations de chez Emmaus. J’avais déjà des notions de couture, ma mère étant couturière, je savais quelles matières recycler et transformer.

    J’ai ouvert ma boutique-atelier à Vitry en 2010, mais pendant trois ans j’ai travaillé à Ivry sans boutique, je participais à des défilés. C’était difficile, mais par la suite j’ai eu beaucoup de chance, beaucoup de gens m’ont aidé. Maintenant, on est 5 dans l’atelier. Je suis le créateur, et je travaille avec trois couturiers et un designer.

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    Les affaires marchent bien ?
    Je ne peux pas encore dire que ça marche bien, mais on commence à avoir régulièrement nos carnets de commande pleins, ça nous change des débuts difficiles. Grâce au bouche à oreille, on a réussi à conquérir de nouveaux marchés, et aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, je peux mettre en avant mes produits à moindre coût. Et puis on a été assez médiatisés, en 2010, je suis allé sur le plateau de Canal Plus, et puis d’autres journaux, parfois locaux ont aussi parlé de nous. Ca a donné plus de crédit à notre travail.

    Ton emploi du temps n’est pas trop surchargé ?
    J’ai des périodes assez intensives mais il y a toujours deux ou trois mois dans l’année où c’est plus calme et on peut tous se reposer.

    Tu as parlé de style africain. Qu’est-ce que tu entends par là ?
    Bien sûr, il y a plusieurs styles en Afrique si on parle des vêtements traditionnels. Mais dans un registre moderne et urbain, on va désigner des vêtements imprimés, avec souvent des couleurs vives et un certain mélange de graphismes. Ce style a été influencé par le dandysme du XIXème siècle et d’autres cultures du monde, il est riche de nombreuses cultures.

    Comment as-tu découvert ce style ?
    J’ai surtout été influencé par la SAPE. Quand j’étais petit, mon père était fan de rumba congolaise. Des sapeurs célèbres comme Djo Balard faisaient le tour de l’Afrique. Des musiciens comme Papa Wemba ou Aurlus Mabele promouvaient ce style d’habillement en même temps qu’ils se produisaient en concert.

    On les découvrait à la télé, derrière les pochettes de CD, puis ils venaient même en concert au Burkina dans les années 1980-90! En plus, mon père travaillait à l’aéroport, donc j’avais la chance de pouvoir accueillir toutes ces personnalités lorsqu’elles venaient se produire à Ouagadougou.

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    Tu te considères comme un sapeur ?
    Je suis influencé et je pense faire partie de la SAPE, mais je ne suis pas activiste. Vu comme je m’habille, à Paris, de nombreux sapeurs m’identifient et me reconnaissent comme faisant partie des leurs. Mais je reste plutôt à l’écart de tous les sommets de sapeurs, vu que je suis avant tout un créateur de vêtements. Et puis je me situe plus dans la SAPE traditionnelle, qui met en avant l’agencement des couleurs, même avec des tissus pas chers, plutôt que dans celle qui insiste sur les vêtements coûteux des grands couturiers et la frime.

    Tu as des sapeurs parmi tes clients ?
    Oui, beaucoup viennent ici pour commander des nouveaux vêtements, ils me décrivent les vêtements qu’ils veulent faire et je les oriente sur ce que je peux confectionner. Mais il n’y a pas qu’eux, on a une clientèle assez large, qui part de la femme africaine qui veut des tissus pour ses vêtements au banquier qui veut un costume-cravate.

    Tous les vêtements que tu produis sont recyclés ?
    Disons que 80% du tissu est du tissu recyclé et les 20% restants, c’est du tissu africain, que je trouve sur les marchés en France ou dans des fins de série des maisons de haute couture.

    Qu’est-ce qui t’intéresse dans le recyclage des vêtements ? Faire du nouveau avec de l’ancien ?

    Oui, le fait de recréer des vêtements. Quand j’étais en Afrique, on n’avait pas les moyens d’acheter des jouets et des vêtements, donc on prenait ce qu’on avait comme tissus et on essayait de faire des habits au goût du jour. C’était avant tout une nécessité pour survivre de faire ça.

    Une manière de te rappeler de cette période ?
    Oui, et puis je pense que j’ai développé une capacité à me spécialiser dans ce recyclage plutôt qu’autre chose.

    Est-ce une démarche artistique aussi ?
    Oui, la dualité des couleurs exprime le côté urbain que j’ai découvert en arrivant en France, donc j’aime utiliser des couleurs contrastées.

    C’est aussi plus économique ?
    Oui, on économise de l’argent à la production, puisqu’on a besoin de moins de matières premières. Et puis ça rend les vêtements plus durables. On a des prix qui restent autour de ceux du marché. Et puis du coup on est 100% écolos !

    Les grandes marques doivent te détester, non ?
    J’en rêverais ! (Rires) Mais ce sont des géants, je ne pense pas que je les inquiète beaucoup.

    Qui t’inspire dans la mode française ?

    Comme j’ai fait toutes mes études ici, j’ai aussi été influencé par la mode française. La chance que j’ai eue d’être à Paris était de pouvoir observer la haute-couture de la capitale. Des créateurs comme Jean Paul Gaultier, qui travaillent beaucoup ont été de bonnes sources d’inspiration pour moi.

    Comment se passent tes défilés ?
    J’en fais dans des salons à Paris, en province, mais aussi à l’étranger, en Belgique, aux Pays-Bas, et bientôt j’espère en Afrique, où les semaines de la mode se multiplient. Le public est en général très varié, de tous les âges et d’origines diverses.

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    Que pensent les européens de ces vêtements colorés ?
    Beaucoup aiment. J’ai même récemment croisés des sapeurs français, qui étaient allés se rendre sur les lieux mythiques de la SAPE, au Congo. Mais je ne fais pas que des vêtements colorés, je peux aussi réaliser des costumes aux couleurs plus sobres. Là où je me distinguerai, ce sera dans mon travail sur les nuances, la sculpture même du vêtement.

    Le Burkina ne te manque pas trop ?
    J’y reviens fréquemment pour y gérer quelques affaires, tous les deux ou trois mois. J’essaie de travailler avec des anciens couturiers sur place et de trouver des tissus originaux. Depuis 2012 aussi, j’habille l’équipe nationale de football du Burkina Faso pour leur costume de ville. La doublure a des imprimés africains, et il y a des nuances de couleur sur l’extérieur de la tenue. J’ai aussi des projets au Ghana et au Gabon, mais ce n’est pas encore évident de les faire fonctionner.

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    Les Étalons du Burkina, portant les tenues conçues par Franck Zongo. (Source : Facebook)

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    De quoi est faite ta tenue du jour ?
    La veste est faite de deux vestes récupérées à Emmaüs, j’ai voulu créer un effet graphique de contraste. J’ai recoupé 4 pantalons trouvés au marché de Montreuil pour en faire un jean. Mes chaussures sont recoupées avec du Wax, un tissu africain qu’on trouve dans plusieurs marchés parisiens.

    C’est quoi le tissu que tu aimes le plus utiliser ?
    Sans être chauvin je citerais un tissu burkinabé, qu’on appelle le « Faso dan fani », que je trouve très original et agréable à manier.

    Tu as aussi utilisé des tenues de détenus de Guantanamo, c’est ça ?
    Oui, j’ai travaillé sur une robe avec un gros nœud, j’avais utilisé des cordes à rideau et pour le nœud j’avais pris la tenue orange des détenus de cette prison. En écoutant une musique qui parlait de Guantanamo j’ai eu l’idée, donc j’ai demandé à un ami qui vivait aux Etats-Unis, et il a réussi à en trouver.

    Et quel tissu rêves-tu de pouvoir utiliser un jour d’utiliser ? Les rideaux de la Maison Blanche ?

    Même les rideaux de l’Élysée, ça me va ! (Rires) Les matières inattendues m’intéressent, je veux créer un décalage.

    Quel est ton point de vue de styliste sur les derniers événements au Burkina ?**
    Je suis heureux de sentir mon peuple plus libre. Je pense qu’on va aller vers une société plus libérée, donc plus artistique, ouverte sur le monde. Cela peut passer par la manière de s’habiller.

    Quels sont tes projets pour l’avenir ?
    Je veux continuer à travailler le tissu, à faire mes création. Et puis je veux développer le concept de pouvoir chacun créer ses vêtements, pour sortir du prêt-à-porter, que chacun puisse s’habiller comme il le veut vraiment.

    Zongo Concept Shop, 96 avenue Paul Vaillant-Couturier, 94 400, Vitry sur Seine.

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    * La Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes (SAPE) est un mouvement vestimentaire populaire en Afrique centrale (Congo, RDC, Cameroun) qui met en avant l’utilisation et l’accord des couleurs.  

    **Le président de la république, Blaise Compaoré, a dû quitter le pouvoir après 27 ans en fonction en octobre dernier, sous la pression de manifestations

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    Commentaires
    Noé Michalon
    Journaliste
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