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    « Connard d’avant », par Justine Paolini

    Chaque semaine, retrouvez la chronique de Justine Paolini.

    Dans un texte précédent, tu as raconté aux Internets, sans pudeur aucune, le premier râteau de ta vie. Pardon, ne minimisons pas, la première HUMILIATION de ta vie. Ce petit enfoiré sans aucun goût s’appelait Sébastien *BIIIIP* et aimait te balancer des gommes dans la tronche pour te signifier le rejet total et absolu que tu lui inspirais. Oui, on peut parler de brisure profonde en toi, sans en faire des caisses. Presque sans en faire des caisses.

    En plus de te traumatiser pour toujours, ce sale morveux avait inauguré ta tendance, un chouïa extrême, au romanesque sentimental. Toute ta primaire, tu avais dessiné des cœurs avec vos initiales dans la paume de ta main, rejoué cinq cent fois la scène du tapis volant d’Aladdin avec le tapis de douche de ta mère, pour finir par noircir les dernières pages de ton cahier de brouillon avec son prénom écrit 968 fois à la suite. Qu’est-ce que tu veux, obsessionnelle un jour, obsessionnelle toujours.

    Quand t’es rentrée en 6ème, tu t’es prise pour une nouvelle meuf. Putain, t’es en 6ème quoi ! Ça y est, t’es tellement trop plus mature ! Pouf pouf, tout change, c’est parti pour une nouvelle vie ! Avec Sébastien *BIIIP*, vous vous étiez retrouvés dans le même collège, dans la même classe et, ô destin bienheureux, il était assis juste derrière toi. C’est sûrement à ce moment-là que t’as commencé à croire au karma qui te voulait que du bien. C’est plus tard que t’as pigé que le karma n’était qu’une connasse adepte des blagues de mauvais goût.

    Le fait qu’il soit derrière toi (Tsssss pas de jeu de mot douteux, merci) avait forcément un peu resserré les liens. Il riait à quelques unes de tes blagues, et pas aux meilleures… Il te demandait les réponses aux contrôles, ce que tu prenais pour un signe de confiance absolue. Une seule explication plausible : il avait eu une révélation christique et était fou de toi. Heeeein, mais c’est sûrement là que ton érotomanie s’est révélée ! En fait, il avait surtout déjà compris comment tirer profit d’une femme amoureuse, le salaud.

    Au bout de quelques mois d’une complicité totalement exagérée par ton propre cerveau, poussée par tes copines aussi fleurs bleues que toi, tu avais pris ton courage à deux mains. Il était avec ses copains sous le préau en pleine partie endiablée de POG. Si vous ne savez pas ce qu’est un POG, c’est que vous n’êtes pas nés à la bonne époque et je ne peux rien faire pour vous. Au moment où il s’apprêtait à lancer son Kini avec un œil de sniper, t’avais déboulé avec le peu de subtilité qui te caractérise si bien.

    –       Sébastien, je peux te parler ?
    –       Bah non, pas là.

    Il n’avait même pas levé un œil vers toi.

    –       C’est important.

    T’avais lancé ça comme si t’allais lui annoncer que t’étais atteinte d’un cancer. Ça avait marché d’ailleurs, il avait levé son regard du tas de rondelles en carton vers toi.

    –       Bah vas-y, dis.
    –       Euh…

    C’était trop tard, tu pouvais pas lancer un « non, rien » et te barrer. Déjà que tu passais pour la chelou du bahut, ça allait pas arranger ton cas.

    –       Bah euh… Tu veux sortir avec moi ?

    Il t’avait regardé avec une mine déconfite, puis balayé le visage de ses potes et était revenu vers toi dans un énorme éclat de rire qui se rapproche du tien à l’instant présent quand tu repenses à cette technique de drague pleine de tact.

    –       AHAHAHAHAH TROP PAS !

    Voilà. Toute ta vie sentimentale a été conditionnée à partir de ce jour-là. Il était évident qu’on pouvait te rire au nez quand tu envisageais pouvoir plaire à quelqu’un.

    Alors là, vous vous dites mais pourquoi elle nous raconte sa life ? Parce que, figurez-vous, magie de Facebook, tu as retrouvé ce petit enfoiré. Enfin, c’est plutôt lui qui t’a retrouvée. Après quelques banalités échangées, tu apprends qu’il est en fait plutôt sympa et qu’il vit de l’autre côté de l’Atlantique. Super, c’est rigolo et tout le monde passe à autre chose. Puis il y a un mois, tu reçois ce message :

    –       Salut, je passe en coup de vent une journée à Paris le mois prochain, t’es par là ? On se boit un café ?
    –       Ouais si tu veux.

    T’es pas transcendée sur le coup, tu relèves pas vraiment vu que t’es en triple intrigue amoureuse avec des nazes. Mais la semaine dernière, le voilà qu’il te rappelle qu’il arrive le lendemain et qu’il compte sur votre café. Merde, t’avais totalement zappé.

    Sur le moment, tu n’as pas réussi à choisir si t’étais contente ou pas. D’un côté, ça t’en touche une sans faire bouger l’autre, de l’autre tu trouves ça génial, voire un peu excitant, de revoir ce premier amour contrarié. D’un côté, tu t’en fous complètement, de l’autre tu le tiens responsable pour tous tes échecs sentimentaux précédents et à venir. Demi-mesure, toujours la demi-mesure dans ton jugement…

    Le lendemain, tu arrives au bar avant lui. Tu textotes avec un de tes triples nazes en essayant de monter des stratagèmes pour qu’il comprenne que tu le kiffes mais sans vraiment lui dire parce que hein, c’est bon, tu vas pas t’humilier non plus. Et voilà qu’un grand et joli jeune homme arrive à ta table, petite barbe de trois jours qui va bien et énorme tatouage hyper graphique/cool comme t’aimes. Sébastien *BIIIP*. Oh putain. C’est vrai, ça fait depuis ton déménagement en 4ème que tu l’as pas vu… Plus de quinze piges, en fait. Heyyyy, sympa la puberté ! Pourtant ça marche pas chez tout le monde. Mais là, pffffiou… Ouais bon ok. Respire.

    Forcément on se sauce de nouvelles, à grand coups de « Mais qu’est-ce tu deviens ? », de « T’as fait quoi depuis tout ce temps ? » et de « Ahahahah tu te souviens du gros à lunettes ? Oui, il a monté une start-up et est devenu millionnaire ! Ah. ». C’est bizarre, t’as pas l’impression d’avoir « Sébastien *BIIP* » devant toi, juste un gars que tu connais pas vraiment et que tu trouves méga cool. Mais le souvenir de la gomme et de l’éclat de rire public t’envoient quelques signaux de prudence extrême par intermittence : t’es en warning.

    Après une heure de bavardages ponctuée de souvenirs dont tu fais plus ou moins semblant de te rappeler, tu captes un regard et un sourire sur toi qui n’ont rien de pré-pubère. Il a un truc au bout des lèvres et il n’arrive visiblement pas à le sortir. Non mec, ne propose pas de plan pourri, je t’en supplie.

    –       Justine, faut que je t’avoue un truc.
    –       Oui… ?

    La méfiance est enclenchée, tous les voyants sont passés au rouge.

    –       J’ai été amoureux de toi pendant… pffff… au moins tout le collège. Minimum.

    T’en as recraché ton café-crème.

    –       Pardoooooon ?
    –       Oui, même en primaire d’ailleurs.
    –       TU. TE. FOUS. DE. MOI.

    Il a explosé de rire. Le même putain de rire que le jour du préau et des POG. Il te fait une mauvaise blague ou quoi ?

    –       Non. J’écrivais même ton prénom partout dans mes cahiers.

    Re-recrachage de café-crème.

    –       Mais… mais mais mais… Tu te souviens de ce double râteau extrêmement humiliant ?????
    –       Oui…

    Il a fait une tête de chaton malade honteux d’avoir vomi sur le tapis. Et là, il t’explique. Il t’explique TOUT : que l’histoire de la gomme l’avait terrifié parce qu’il ne savait pas comment on était « l’amoureux » de quelqu’un, qu’en primaire on aime bien raconter à quel point les filles sont nulles avec ses copains, que le jour des POG il t’avait maudite de faire ça devant les potes… C’est vrai que niveau « moment choisi », t’avais pas assuré. Et là, révélation ultime : il ne pouvait pas non plus te dire oui parce que les mecs de la classe avaient un crush sur ta tronche.

    Cette dernière explication t’a achevée. Comment ça, ils étaient amoureux de toi ?? Tes années collège riment avec râteaux multiples, avec moqueries sur tes lunettes de travers, avec LOSE écrit en gros sur ton front. T’as du attendre le lycée et les seins qui poussent pour rouler une pelle à un mec ! WHAT THE FUCK ? Ta vie entière reposerait donc sur un mensonge ???

    T’es encore plus sonnée qu’à la fin de Sixième sens, en train de dérouler l’impact de cette révélation sur ta vie.

    « Merde. Mais… C’est possible qu’on soit amoureux de moi ? Quoi, moi, je suis aimable sans que je n’aie à lutter, prouver, faire semblant d’être quelqu’un d’autre ? Et c’est possible que les hommes soient juste trop peureux pour l’assumer ? Ahhhhh, mais qu’est-ce qu’il se passe là, l’univers est en train de s’effondrer !?!?!! »

    T’as l’impression qu’on vient de te révéler que t’as été adoptée, plus rien ne sera jamais comme avant. Je sais que vous vous demandez ce qu’il s’est passé avec Sébastien *BIIIP* après cet après-midi là. Réponse : rien. Tu l’as maudit jusqu’à la fin du café. Ce mec est responsable du plus gros malentendu avec toi-même de ta vie entière. Ou il vient de te rendre le plus grand service de ta vie entière, tu sais pas encore.

    T’es rentrée chez toi, sans rouler de pelle, même histoire de. Le choc a été trop rude, ça a rompu toute velléité de séduction. Mais il y a un truc que t’as envie de faire là… Tu penses même qu’à ça depuis que t’es partie du café… Enfin non, tu ne penses qu’à un mec depuis que t’es partie du café…

    T’as pris ton téléphone et t’as effacé le numéro des trois nazes de ton répertoire. Exit les crevards. Puis, t’as allumé ton ordinateur et t’as ouvert tes mails. Il y a ce dossier spécial que t’avais créé il y a quelques temps, nommé en toute simplicité : « Preuves concrètes de ma lâcheté abyssale ». A l’époque, dans un élan de courage insoupçonné, t’avais griffonné une sorte de déclaration à ce mec de ton entourage. Enfin AU mec, celui qui est responsable de tes palpitations cardiaques depuis bien trop longtemps. Ton brouillon de déclaration d’affection est toujours là. Tu le relis, une fois, deux fois, trois fois, cinquante fois… Elle est jolie cette déclaration, même un peu drôle. Pourquoi tu ne l’as pas envoyée, tu risquais quoi ? Une gomme dans la tête ? Un éclat de rire ? Ça n’a jamais tué personne, si ? Puis, au mieux, le sentiment était partagé et tu arrêtes de faire semblant d’être passé à autre chose, non ? Bon, on arrête de tortiller et on respire un grand coup… Le petit bouton en forme d’avion en papier commence à te narguer, l’enfoiré… Mais rien à foutre, t’as tombé la doudoune et les moufles, t’es prête à te battre. Cette fois, t’as même pas réfléchi une demi-seconde. T’as cliqué. Merci Sébastien *BIIIP*.

    Je sais plus quel écrivain ou quelle marque de cosmétique a dit : « Ce qu’on risque révèle ce qu’on vaut ». Et bien le gens, s’il y a bien un truc de certain dans ce bas-monde, c’est qu’on vaut toujours bien plus qu’une partie de POG.

    Société Chronique Justine Paolini

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    Justine Paolini
    Comédienne & Auteure
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