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    « Trente ans is the new Vingt ans », par Justine Paolini

    Ce matin ressemble à tous les matins.
    Sauf que ce matin n’est pas censé ressembler à tous les matins du monde. Hier, c’était peut-être le réveillon chez la plupart des gens mais chez toi, c’était surtout ton anniversaire. Et aujourd’hui, c’est le premier jour de ta trentième année dans ce bas-monde. Trente ans.

    Trente ans. Trente ans. Trente ans. Trente ans. Trente ans. Trente ans.

    T’as dû le répéter 2000 fois depuis le réveil, ponctué par des « bordel ! » et des « c’est pas possible… ». Trente ans. Putain, c’est tellement cool !!

    Il n’y a pas à dire, trente ans c’est mieux que vingt ans. Alors oui, on va pas se mentir, ça peut faire déprimer quand tu vois tous tes potes se marier et faire des carrières en même temps que des gosses. Mais si on se ment encore moins, tu te dis que t’as vachement de bol d’avoir encore un peu de répit. Là, maintenant, te voir avec des mômes et une Scénic à planifier ton week-end à l’île de Ré t’apparaît comme une très grosse blague. Toi ? En train de te remettre de ton épisiotomie en évitant les fuites urinaires ? Non, pour l’instant tu tiens encore à ton vagin. Essuyer du caca toute la journée alors que tu ne ramasses même pas les crottes de ton chien ? (Oui, pendez-moi les parisiens) Te noyer sous les biberons alors que tu files la moitié de ton salaire à Alloresto par flemme de faire les courses ? Soyons sérieuse et regardons-nous en face. T’as trente ans, t’es au top de ton mojo, t’es libre comme le vent, tu construis ta vie comme tu l’entends et t’es pas à deux centimètres d’être prête à penser à autre chose qu’à ta tronche. Toi au moins, t’es pas en train de rêver d’un ailleurs lointain devant la pluie qui tombe par la fenêtre, en écoutant du Adele mêlée à ton gosse qui braille.

    TRENTE ans. C’est trop cool. Au top du cool même, c’est tellement hipster d’avoir trente ans. Tout est enfin possible. Avant, tout n’était que brouillons de tentatives mais aussi une errance finalement hyper bien organisée pour arriver à peu près où tu voulais. Puis, niveau mecs à vingt ans, soyons honnêtes, c’est vraiment tout pourri. On enchaîne facilement les erreurs de jugement. Plus ils sont connards, plus on les kiffe. Heureusement que ça passe, ça. Enfin, ça passe presque, y a des restes qui traînent de temps en temps. Mais tu les repères plus vite, gros temps de gagné. Aussi, la sexualité à vingt ans, c’est pas non plus l’âge où tu t’éclates le plus. Et oui, faut assumer ses fantasmes, ses désirs, ses envies, et pour ça il faut connaître tes zones érogènes, surtout les mentales. Pour preuve, t’as découvert ta sapio-sexualité à 29 ans et ça a éclairé ta vie (et ton lit).

    Et puis, les mecs de vingt ans sont tout pourris. Désolée les bichons. C’est pas votre faute, je sais. Mais les garçons post-pubères sont surtout de gros bébés qui testent leurs limites. T’as déjà vu un gamin bourré après trois bières ? Maintenant, tu trouves ça rigolo mais honnêtement, ça te manque pas. Et avec ou sans alcool, ils ne savent rien faire au lit. Un mec de trente ou quarante ans qui connaît les femmes c’est toujours bien. Même s’il les connaît moins bien,  c’est toujours mieux qu’un mec de vingt ans. Question d’expérience, c’est normal. D’ailleurs, jeunes d’aujourd’hui, en plus de la bière, mollo sur le porno. C’est un film, c’est du faux… C’est comme croire à une école de sorciers qui jouent au Quidditch dans la campagne anglaise. A part faire disparaître l’érotisme de ta vie, tu n’y apprendras pas grand chose.

    En parlant d’apprendre, intellectuellement tu peux aussi un peu plus te la raconter. Tu peux prendre de haut les minots en citant Nietzche et leur dire avec nonchalance « Mais tu verras dans quelques années… » en le pensant très sincèrement. En retour, les mêmes minots te répondent « Oui Madame ». Ah ça, tu kiffes moins, mais tu leur éclateras la tête plus tard. L’avantage de vieillir – oui, tu n’as plus l’âge où tu grandis, mais où tu vieillis – c’est d’arriver à choper du recul plus facilement sur toutes tes conneries, surtout tes crises existentielles et tes problèmes diplomatiques avec l’univers. Quand on te fait des critiques maintenant, t’as un peu moins l’impression qu’on t’ouvre en deux et qu’on te jette par-dessus bord. Tu arrives enfin à te dire que les gens peuvent aussi t’emmerder pour de bonnes raisons et qu’ils veulent juste t’apprendre à mieux tenir le gouvernail. Va piger ça à vingt piges, surtout quand t’es une rebelle sensible en carton-pâte en quête d’égo. Et à ton âge d’aujourd’hui, quand tu croises un des ces jeunes rebelles, tu te fais un malin plaisir à lui faire la leçon en disant qu’il n’a rien encore compris à la vie. Oui, tu bascules vers la vieille conne-attitude et c’est tellement bon.

    Ce matin n’est effectivement pas comme les autres. On dirait qu’on t’a mis du lion dans le couscous de la veille, t’as une patate de ouf. Tu descends dans le salon de ta grand-mère, pleine d’énergie, le torse bombé par toute ta superbe maturité nouvellement acquise. Ta cousine de 21 ans est là, le nez rivé dans son téléphone, et ne daigne même pas te dire bonjour. Elle doit regarder un Youtuber, cette jeune inculte…

    –       BONJOUR.
    –       Hein ? Ah ouais bonjour. (Elle a peine levé un œil vers toi)

    Ces jeunes…

    –       Tu fais quoi ?
    –       Je parle avec mon mec. On s’organise un week-end.
    –       Ah. T’as un mec toi ?
    –       Bah oui, depuis 4 ans.
    –       Ah oui c’est vrai.

    Quatre ans ??? Putain, même toi t’as jamais tenu aussi longtemps.

    –  T’as quelqu’un toi ?
    –  AHAHAHAH. Non.
    –  Ah.

     

    Elle a pas ri et t’a jeté un air mêlant mépris et pitié.

    –  Non, mais au moins je suis libre, j’ai la vie avec et devant moi.
    –  Ben non, c’est triste. Et t’as plus tellement la vie devant toi.

    Aïe.

    –  Nimporte quoi, tu comprends rien ! Tu verras dans quelques années…
    –  Ah ça non, j’espère pas finir comme ça à ton âge.
    –   …

    Ah d’accord. Carrément. Tu es carrément son anti-modèle. Mais pourquoi ? Alors que t’es une adulte si cool et si moderne. Il y a encore quelques années, elle te vénérait avec ses petits yeux d’adolescente facilement impressionnable. Oh, le coup de vieux. Quelle merdeuse arrogante… En attendant, elle t’a séchée. Merde, t’as aucune leçon karmique sur la vie qui te vient. Pendant que tu te déroules le fil de ta vie, elle finit par lever ses narines de son écran et te scrute avec un sourire de daronne inquiète :

    – Ben oui, il faut grandir à un moment, on est plus des ados. Enfin, tu verras dans quelques années…

    *MIC DROP* Et elle s’en va avec son téléphone vissé à l’oreille.

    Petite conne réactionnaire… Ces gamins de vingt ans ont déjà trente ans. La jeunesse est vraiment une qualité qui se perd.

    Société Chronique Clique Noël

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    Justine Paolini
    Comédienne & Auteure
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