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    « Ce que je possède de plus précieux » de Marie Darrieussecq (écrivain, signataire de l’appel de Calais)

    Ce que je possède de plus précieux (à part mes enfants, que je ne possède pas) c’est mon passeport.

    Un passeport efficace, des papiers français, qui donnent accès au monde. Ça aurait pu être autrement. Je passe une frontière et le monde s’ouvre. Je suis dans un avion et je pense à la chanson de Kurt Cobain, « I’m on a plane, I can’t complain ». Je prends un ferry et je m’installe au bastingage et la mer se déploie sans menace. Il est aberrant que ce droit d’arpenter la planète ne soit pas partagé universellement.

    Un jour, retour de Marseille dans le TGV pour Paris, s’assoit à côté de moi un garçon vêtu d’une chemise à carreau, d’un tee shirt blanc immaculé, d’un jean et de baskets. Il tient son billet de train à la main, et il écoute de la musique sur son portable. Physiquement, il pourrait être somalien, érythréen ou soudanais. Il a pour tout bagage un sachet en plastique avec une canette d’Oasis et une paire de gants de jardinier. J’imagine qu’il migre, qu’il s’exile. Que les gants de jardinier servent à franchir les barbelés, côté Ceuta ou côté Eurostar, j’en ai entendu parler. Que ce jeune homme tente de bouturer sa vie quelque part. Nous nous sourions poliment, mais je ne me vois pas lui demander d’où il vient, ce qu’il fait là – bref : ses papiers. Chaque fois que quelqu’un passe, il guette. Le reste du temps, il regarde, yeux grands ouverts, le paysage. Et quand arrive sur nous Paris à grande vitesse, je vois que malgré tout ce qu’il a dû vivre (tout que j’imagine qu’il a traversé) ce très jeune homme est pris dans une extraordinaire aventure : l’avenir. La porte vers un ailleurs.

    « Gare de Lyon ? » me demande-t-il plusieurs fois. Je lui demande s’il a besoin d’aide, en anglais et en français, mais il me répond : « Arabic ». On tente Google traductions, il lit la petite phrase en arabe, il décline. Et je me dis que je vais le suivre à distance, j’ai le temps, le temps du roman : voir où il va, qui il rencontre. Mais sur le quai de la gare, il reste là, immobile, debout, avec sa canette intacte et ses gros gants. Alors je le guette du bout du quai mais c’est trop long. Je le vois encore, il est toujours là au fond de la perspective, au bord des rails, maigre, grand, jeune, seul, comme sidéré sur ce quai vide, sur cette arrivée, sur ce départ.

    Où est-il aujourd’hui ? Dans quelle jungle ? – ce mot, Calais. Mais la jungle, c’est nous. C’est celle des papiers, de l’attente, du bazar administratif, des promesses pas tenues, des conditions d’accueil dégueulasses, des renvois dans des pays invivables.

    La jungle, c’est les lianes des frontières qui poussent de partout, qui étranglent le monde – et il y a de plus en plus de frontières, demandez aux géographes. Pas seulement depuis la Chute du mur de Berlin, qui était pourtant un bel espoir. Il y a, non seulement de plus en plus de frontières, mais de plus en plus de murs, de grillages, de douves et de barbelés. Et des gens armés de gants de jardiniers.

    Voilà trois ans que j’ai en tête un roman, ça s’appellerait peut-être La mer à l’envers, ou Costa Lampedusa, qui parle de ça, ce grand événement contemporain, l’événement lent, long, urgent : le Sud qui va vers le Nord. Le « Sud » à mes yeux c’est aussi la Syrie, l’Afghanistan, l’Irak, ce sont les pays où vivre ne va pas de soi, sur le simple plan du maintien de la respiration. Et tous les pays où un jeune homme, une jeune femme, ne sait pas quoi faire de sa vie. Je ne fais pas grande différence entre tous ces départs. J’ai vu, au Niger, au Cameroun, au Congo, au Maghreb, la glue du quotidien, la respiration impossible. Comment peut-on parler d’appel d’air quand on voit la détresse et la détermination de ces voyageurs ? Pense-t-on vraiment que renforcer les frontières et les pièges (et quoi ? les assassiner ?) va les empêcher de fuir l’invivable ? J’ai parlé avec ceux qui n’avaient pas réussi à passer, à franchir le désert ou la mer, ceux qui s’étaient fait tabasser en Lybie, ceux qui avaient fait des aller-retour dans le désert, ceux qui tentaient dix fois le passage. J’ai parlé aussi, à Londres ou à Paris, avec ceux qui avaient réussi l’exploit insensé de ce passage et qui vivaient avec mille difficultés, d’abord administratives. J’ai parlé à toutes sortes de gens parce que je veux écrire un roman. Et le réel va si vite que sans cesse le roman est en retard. Il faudrait, bien sûr, changer le monde. Dans l’immédiat, il faut être plus humain, et que les pouvoirs publics représentent l’humain en nous.

    Photographie © Yann Diener

    Société Appel de Calais Marie Darrieussecq

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