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    « Bonne année quand même », par Justine Paolini

    Chaque semaine, retrouvez la chronique de Justine Paolini.

    Tu n’as aucune envie de sortir. Tu n’as aucune envie de te faire belle. Tu n’as aucune envie de voir des gens. Oui, tu t’es faite larguer comme une merde. Et vraiment salement, sans l’option respect. Après presque un an d’une relation un peu foireuse en dents de scie, môssieu a disparu de la circulation. Et cette fois, il vient d’inaugurer un nouveau type de rupture dans votre histoire : « Je ne réponds plus à aucun message et je te vire de Facebook ». Carrément. La grande classe quoi, pleine de courage et de hauteur d’âme.

    Donc à ce moment précis, passer une heure à te ravaler la façade, choisir une robe qui te fait un joli boule, souffrir en talons, faire la fête et semblant de t’amuser ne fait absolument pas partie de tes désirs immédiats. Vraiment pas. À choisir, tu préfèrerais crasher dans ton canapé devant Patrick Sébastien à bouffer du foie gras et de la glace au caramel beurre salé jusqu’à ce que mort s’ensuive. Bonne année mon cul, ouais. Mais tu n’as pas le choix. Le monde a prévu que tu fasses la teuf en ce dernier jour de l’année… Ahhhh, cette fameuse soirée que t’es censée avoir prévue tel un plan militaire depuis plus d’un mois… Et que tu n’as pas prévu du tout, évidemment. Et que de base, tu détestes, évidemment. Soit on est snob jusqu’au bout, soit on ne l’est pas, hein. Mais cette année, t’as l’impression que tu pars au pilori et que tu n’en ressortiras pas vivante. Si un mec ose t’approcher, t’es prête à lui envoyer un kick dans la face.

    Chaque année c’est normalement la même limonade : ta copine Zoé t’invite à une vague soirée chez de vagues amis, tu connais personne, tu bois de la vodka en quantité disproportionnée, donc tu connais tout le monde, tu roules des pelles à des gars à barbe, tu fais le décompte en hurlant entre deux rots et tu finis explosée dans un taxi à 2h du mat’. Et tu passes le premier jour de cette belle année à décuver entre deux boîtes de pizza industrielles dégueulasses et deux boîtes de citrate de bétaïne.

    Mais cette année, tout est différent : tu viens de te faire tej’ comme un rat d’égout, et tu ne bois plus. Tu la sens très moyen cette soirée. Mais ça fait deux mois qu’aucune goutte d’alcool n’a pénétré ce gosier et il n’y aucune raison de faire exception ce soir. Et, ouais… Deux mois. *Auto-High Five*

    Si t’es honnête deux secondes, tu te verrais bien prendre la murge du siècle en traitant tous les mecs de connards sans couilles et hurler le décompte comme un loup alcoolique à la lune. Alors oui, tu pourrais faire une exception ce soir, il y a des circonstances atténuantes. Et bien tu te trompes, et pas qu’un peu. Déjà, cet état de fin du monde post-éthylique ne te manque pas, jamais. Pas une seule seconde. Qui aime mourir le crâne fracassé contre un rocher ? Et chaque matin, c’est l’émerveillement : ton foie ne te donne plus l’impression de faire la taille d’un ballon de foot, tu ressembles de moins en moins à François Fillon et, Ô magie, tu n’envoies plus de textos de merde à ton mec foireux. Qui est devenu ton ex foireux pour le coup. En fait, ce soir, c’est exactement la soirée où il ne faut pas boire.

    Dans le métro pour aller à cette fameuse fête, Zoé est en forme, elle a déjà dragué quatre mecs depuis Châtelet. Pendant qu’elle est déjà en train de déboucher cette bouteille de vin beaucoup trop chère pour être bue dans le métro, elle te dévisage d’un air inquiet :

    – Tu bois pas ce soir ?
    – Et non. (Tête de winner prétentieuse)
    – Merde… Du coup je vais boire deux fois plus.
    – Tu nous a prises pour un système de vases communicants ou quoi ? Ca change que dalle. Et je me suis prévue deux bouteilles de diabolo-grenadine, je vais pas crever de soif. (Tête de Thug)
    Zoé t’a fixée d’un regard mi-déçu, exaspéré, mi-je me fous complètement de ta gueule.
    – WoOOooO GrOssE TeUf ! Sinon, t’as des nouvelles de l’autre connard ? Il t’a rendu tes affaires ?
    – Nope.

    T’as failli lui arracher la bouteille des mains et la vider d’un trait. La soirée va être longue…

    Ding dong.
    Une nana déjà bourrée vient vous ouvrir. Check sur ton téléphone : 21h30. WTF ?? Purée, t’as hâte de la retrouver à minuit celle-là. Passée le seuil, tu n’en crois pas tes yeux. C’est BLINDÉ de monde. Cet appartement est juste incroyable, immense, beau, haussmannien… cher, quoi. Mais, il y a un truc qui t’attaque le nez… Ahhh mais t’as la narine qui pique, c’est l’enfer. Dans un coin du salon, une table gigantesque fait office de bar, avec déjà une dizaine de cadavres de bouteilles éparpillées. Ah bah voilà, c’était donc ça. À noter : tu ne supportes même plus l’odeur de l’alcool. La murge ne sera définitivement pas ce soir. T’as peur.

    23h17
    Come on take it ! Take a little piece of my heart now babyyyy !

    La musique est mortelle ! Tu danses depuis 1h comme un petit cabri heureux et ça se voit. Tu es en train de passer la meilleure soirée de ta vie. Zoé est déjà bourrée et roule des pelles à un mec avec un monosourcil plus petit qu’elle. L’alcool, c’est comme l’amour, ça doit changer la perception et les proportions. Tu as très très hâte qu’elle se réveille à côté de lui et qu’elle t’appelle pour partager sa honte. Ouais, t’es une super copine.

    I can’t feel my face when I’m with you, and I love it… And I love it !

    Les gens sont cools, y a plein de barbes et plein de tatoués. Enfin, y a surtout une barbe tatouée qui te fait de l’œil au fond du salon. « Hey salut petit hipster ! Je reviens te voir tout à l’heure pour le bisou de minuit ».

    23h59
    Cinq, quatre, trois…

    Tu es à deux secondes de faire un gros bisou à ton hipster. Il est drôle, joli, pas con et il boit du coca. Magie de la vie. Et toi, tu sais que ce n’est pas non plus la vodka qui te le rend fantastique. Mais que c’est bon l’ivresse de la sobriété ! Très rassurant quant à ta capacité de joie ! 2016 va être fantastique, tu le sens. Tiens, Zoé a vomi en même temps que la meuf qui nous avait ouvert la porte.

    Deux, un, BOONNNNNNEEE ANNNNNNNÉÉÉEEE !!
    Le hipster te lance un sourire radieux et t’embrasse joliment au coin des lèvres. Du coup toi aussi, t’as un sourire radieux. Pas pour longtemps. Tu sens un doigt qui te tapote l’épaule… Oh putain. Non. Quoi ? Non. Quooooi ? C’est une blague.

    – Bah alors, tu me souhaites pas une bonne année ?
    – …

    L’ex.
    Est.
    Là.
    Avec son sourire de con.
    Avec son œil de pervers manipulateur de merde.

    – Ben alors ? Bonne année ! (Il jette un coup d’œil à mon hipster) Ca a l’air de bien commencer, c’est bien, tu te remets vite ahah !
    – PARDON ? (au Hipster ) Désolée, je reviens, j’ai un cafard à vaporiser.

    T’as plus du tout le sourire. Tu lui as attrapé le bras et l’as entraîné au fond de la pièce.

    – On reprend : PARDON ?
    – Oh ça va je déconne, c’est marrant. Puis je croyais que tu buvais plus.
    – C’est le cas. Tu sais, j’arrive à embrasser des gens sans alcool, mec. Mais ferme-la d’ailleurs, j’attends encore une réponse pour que je vienne récupérer ce que j’ai laissé chez toi.
    – Ouais… je sais… j’ai été occupé.

    Dixit le rentier qui ne bosse pas depuis un an.

    – Tu sais, je me doute bien que tu t’es remis avec Elle.

    Elle. Son Ex. Avec deux grands E. Elle, qu’il a trompé allègrement avec ta pomme et sans scrupules. Qu’il a trompé pendant et après, et re-pendant, puis re-après. Elle, qui l’avait gaulé et jeté, à raison, comme une daube. Elle, celle qu’il a toujours regretté, toujours essayé de récupérer entre deux coucheries avec toi. Elle, que tu ne seras jamais, mais ça tu l’avais toujours su. Mais pourquoi t’étais restée au fait ? Ah oui, c’est vrai, vu que vous passiez vos soirées à faire la fête et picoler comme des clodos de luxe, ce genre de raisonnement logique ne te parvenait pas jusqu’au cerveau.

    – Ben… (Il a ce sourire gêné et amusé en même temps.) Elle m’a laissé une deuxième chance…
    – Troisième. Non, quatrième même.
    – Oui bon… tu comprends, il fallait qu’elle voie que je t’avais viré de Facebook.
    – Ah oui, évidemment… je comprends. Non mais c’est très bien pour toi, je suis très heureuse pour vous.
    – Ah ouais ?
    – Non, va crever dans d’atroces souffrances espèce de baltringue. (Sortie de reine)

    Son sourire de pervers immature s’est évanoui en une seconde.

    – Ah, et j’oubliais : Bonne année de merde à toi. Et ramène moi mes affaires. Ou j’envoie mes cousins corses le faire. (Re-sortie de reine + *Auto-High Five de mafieuse*)

    Il a l’air tellement con. T’es aussi fière que le jour où tu t’es imaginée recevoir un Oscar dans ta salle de bain. Jamais t’avais osé te rebeller contre cette enflure. En plus, en le regardant bien, avec son œil de poisson alcoolique, tu le trouves extrêmement laid. Mais qu’est ce que tu lui trouvais, en fait ? Depuis quand la lâcheté, l’oisiveté, la méchanceté, la trahison sont-elles devenus des choses attirantes pour toi ? Tu crois que tu ne t’es jamais sentie aussi forte, bien dans tes pompes, en accord avec toi-même que ce soir. En plus, t’auras ni vomi, ni mal au bide demain matin. *Re-Auto-High Five*

    Finalement, t’as bien fait de sortir, te faire bonne et voir des gens. Tu t’aimes, putain. Presque autant que le diabolo-grenadine.

    Audiard disait : L’alcool ne procure pas la gaieté mais la cirrhose. Toi, tu rajouterais même : Le diabolo-grenadine ne procure pas la cirrhose mais la gaieté.

    C’est officiel : 2016 va être une année fantastique.

    Société 2016 Chronique

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    Justine Paolini
    Comédienne & Auteure
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