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    Clique x Run The Jewels

    Mouloud Achour reçoit deux figures emblématiques du rap américain : le New-Yorkais El-P, et son homologue Killer Mike, venu d’Atlanta. Après de belles carrières en solo, ils montent un projet commun en 2013 sous le nom de Run The Jewels. Brutal et malin, accompagné d’une esthétique imparable, l’album est un succès immédiat qui leur fait démarrer une seconde carrière et séduire un nouveau public. Après une suite en 2014, le duo a sorti, en décembre 2016, un troisième opus intitulé sobrement Run The Jewels 3.

    Lors de cet entretien pour Clique, les deux artistes ont livré leurs opinions sur la société américaine actuelle, l’investiture de Donald Trump, la guerre en Syrie, la gentrification du rap aux États-Unis et… les idées débiles qui peuvent vous traverser la tête quand vous fumez et qui vous poussent à sortir un album remix composé de cris de chats.

    Mouloud Achour : Je suis très content de vous voir ici, ensemble. Ca m’a semblé naturel que vous vous réunissiez, car vous faites partie de deux écoles d’adeptes du rap. Aujourd’hui tout le monde rappe comme vous. Comme vous le faisiez il y a dix ans…
    El-P : Merci de le remarquer.
    Killer Mike : Mon équipe de managers m’a dit : “on n’a jamais pensé que vous faisiez fausse route, on pense juste que le public n’était pas encore prêt.” El-P et moi nous sommes trouvés au bon moment et on a su séduire le public au bon moment.

    Beaucoup d’artistes, même ceux avec qui vous travaillez, sont rappeurs/ producteurs. Qui est le meilleur rappeur/producteur ?
    El-P : C’est moi le meilleur.
    Killer Mike : Je l’adore, il vaut de l’or ! C’est le meilleur.
    El-P : On essaie de composer de la musique en espérant changer les choses. À travers une amitié. Parce qu’on déconne, on fume, on couche…
    Killer Mike : Pas entre nous. (rires)
    El-P : On ne couche pas ensemble. (rires)
    Killer Mike : On n’est pas encore là. On a une femme et une fiancée. Je ne le trouve juste pas très sexy.

    J’adore quand vous dites que vous vous aimez.
    El-P : On s’aime beaucoup.

    Est-ce que vous pouvez vous regarder et dire : “Je t’aime” ?
    Killer Mike : À qui, lui ? (se tournant vers El-P) Je t’aime.
    El-P : On se le dit tous les soirs sur scène. Ca te semble étrange ?
    Killer Mike : Tu dois dire à tes potes que tu les aimes. J’ai des potes que je connais depuis la maternelle, ou le collège, à qui je dis, avant de raccrocher : “Je t’aime.” C’est important de dire aux gens qu’on les aime. On leur dit bien quand on est fâché : “Tu m’emmerdes !” Il faut leur dire qu’on les aime.

    Parce que quand vous vous êtes rencontrés, vous étiez dépressifs, aviez des problèmes de drogue…
    Killer Mike : On s’est connus après ça. C’était juste après. Il faut affronter ça seul. On est très reconnaissants envers nos femmes. Ma femme m’a beaucoup soutenu. La vie est une coupe qui aspire à être remplie d’énergie fraîche. Tu vois, il faut être comme l’eau… J’ai passé le début de ma vie et de ma carrière à être rigide.

    Est-ce qu’on peut parler de la gentrification de la culture ? J’en avais justement parlé avec Young Thug. Aujourd’hui les nouveaux médias tendance et hipster se mettent à aimer le rap. Ils se découvrent une nouvelle passion et sont fascinés par les gars qui ont des problèmes, liés à la drogue, ou qui sortent de prison.
    El-P : Ce sont des touristes.

    Oui, ce sont des touristes, exactement. Qu’est-ce que vous en pensez ?Killer Mike : Je pense que les artistes traversent toutes les classes et les cultures, c’est là toute la beauté d’être un artiste. Tu peux vivre dans le pire des ghettos et tomber sur un amateur d’Andy Warhol. Mais si tu n’as pas grandi dans les logements sociaux, avec Young Thug à Atlanta, tu resteras un touriste. Tu n’es pas un gentrificateur, mais tu restes un voyeur, parce que tu l’écoutes parler de sa vie, de sa galère.

    Nous sommes tous des voyeurs, c’est aussi ça être un artiste. Je ne vois pas le monde comme Dali le voyait. Donc je suis un voyeur vis-à-vis de son modèle et je l’accepte, mais je ne suis rien à sa place, ni le revendique, je ne fais que partager son expérience. En revanche, ce que je respecte chez les hipsters, c’est que culturellement parlant, ils essaient de comprendre le fond des choses. Contrairement à la gentrification de la musique : il y a soixante ans, concernant le rock’n’roll, c’était bien vu d’aimer le rock mais pas les Noirs. C’était cool d’aimer la musique de Chuck Berry, mais danser avec lui pouvait le tuer. Ce n’est pas pareil.

    Aujourd’hui, l’art de Young Thug rassemble les gens. Dans les boîtes d’Atlanta, tu vois des jeunes qui étaient tenus à l’écart de la ville par leurs parents. Ce sont maintenant des hipsters qui s’installent en ville et vont dans les mêmes boîtes que les jeunes Noirs qui ont grandi là. Ces jeunes cohabitent, montent des projets ensemble, des entreprises. Les rues qui étaient autrefois rongées par la pauvreté, sont maintenant co-gérées. Je ne dis pas que la gentrification est toujours une réussite, mais si on la mène intelligemment et avec respect, ça peut apporter beaucoup à la ville.

    Quand j’écoute une chanson comme “Reagan” : Reagan était un acteur qui est devenu président. Je me demande qui a tout mis en scène.
    Killer Mike : Je n’ai pas les réponses mais c’est une bonne question, que tout le monde devrait se poser.
    El-P : Le simple fait d’y penser est déjà assez fort.
    Killer Mike : Les deux actes les plus forts sont de savoir dire “Je ne sais pas” et de se poser des questions. Surtout quand tu sais qu’il y a quelque chose qui cloche. Il faut se demander pourquoi.

    C’est ce que j’aime dans vos paroles. Il est très facile de tomber dans le conspirationnisme, mais très difficile de connaître la vérité.
    Killer Mike : Oui. On se demande juste quoi et pourquoi. Après il y a les faits : D’abord, on a tous cette mentalité capitaliste, on vit sur le dos des plus faibles. Deuxièmement, j’ai vu les politiques anti-drogues atteindre considérablement les populations carcérales et pauvres dans ma communauté. Ce n’est pas une invention. On a tous entendu parler de l’expérience de Tuskegee. C’était soi-disant une théorie conspirationniste d’après laquelle le gouvernement aurait laissé des Noirs souffrir de la syphilis à des fins scientifiques. Mon arrière grand-père était l’un d’eux. Ca n’a jamais été une théorie conspirationniste, c’était vrai. Et plus tard, quand le gouvernement l’a reconnu, il n’a plus été question de théorie du complot. C’était acté.

    Pour moi, je ne suis pas du genre à croire toutes les théories, et à en faire des chansons. En revanche, les faits qui se répètent, il faut les dénoncer à sa manière pour aider les gens à prendre du recul dans leur propre vie.

    Donald Trump a bombardé la Syrie. Qu’est-ce que vous en pensez ?
    Killer Mike : Ce n’est pas ce qu’on a déjà fait il y a six mois ?
    El-P : Je pense qu’on lâche des bombes un peu partout chaque jour.
    Killer Mike : On a déjà lâché des bombes six ans avant ça, encore six ans auparavant, etc. C’est ce que fait tout empire.
    El-P : On aimerait avant tout que ça n’arrive pas.
    Killer Mike : Exactement.
    El-P : On aimerait que la paix règne dans le monde, que le pays dans lequel on vit soit perçu comme un pays digne, et foncièrement bon…
    Killer Mike : Aucun jeune de 18 ans ne devrait être envoyé à la mort par des vieux qui courent après les richesses.

    Comment vous pouvez expliquer Trump ?
    Killer Mike :
    Je ne sais pas. Pour moi c’est comme les empires. Comment expliquez-vous Haïti en France ? Et la Grande-Bretagne en Afrique ? Ou la Russie dans le bloc de l’Est ? Comment expliquer tout ça ? Qu’une poignée d’hommes puisse acheter le prolétariat et avoir la mainmise sur les ressources. À tout moment, les prolétaires sont plus nombreux que les puissants et à tout moment, il est possible de renverser l’ordre établi. Tout ce qu’il faut faire, c’est de choisir le bon système. Qu’on s’inspire de Jacque Fresco, de Noam Chomsky ou de Bukowski, ils ont tous dit la même chose. Mais on continue d’accepter le même système, car ça nous arrange.

    Ce n’est pas la première fois que j’entends un rappeur américain employer le mot “prolétaire.”
    El-P : Au-delà de tout ça, je pense que l’humanité à des tendances suicidaires. Je pense que tous les cinquante ans environ, voire moins si on généralise. Mais quand je vois les fous à travers l’histoire et aujourd’hui, qu’on a nommés responsables de la santé et de la protection des citoyens du monde entier, je ne peux pas penser autrement.

    Est-ce qu’on peut parler de chats ?
    El-P : J’étais défoncé, assis dans ma cuisine, et j’ai dit : “Si tu me files 40 000 dollars, je le fais. Je referai tout l’album avec des sons de chats.”
    Killer Mike :
    Pose-lui les questions à lui, moi je m’en fous des chats !

    Tu t’es laissé embarquer dans cette histoire de chats sans le vouloir ?
    Killer Mike : J’en sais rien, je n’ai jamais eu de chat, on s’est juste amusés à faire un album. Va savoir.
    El-P : La seule raison qui nous a poussés à le faire, c’est parce qu’on s’est dit que ça pouvait financer une très bonne cause. On a versé l’argent aux familles des victimes de violences policières. Celles dont les enfants ont été tués par des officiers de police, sans raison. On a reversé tout l’argent de cet album aux familles des victimes.
    Killer Mike : Et l’argent qu’on gagne aujourd’hui est reversé à des organisations qui soutiennent les manifestants arrêtés par la police, pour financer leurs frais d’avocat. Ce qui est primordial.

    Tout ça grâce aux chats.
    Killer Mike & El-P : Tout à fait.
    El-P : On s’est dit que c’était l’occasion de faire une bonne action grâce à la plus stupide des idées.

    Tout le monde a fustigé Kanye quand il est allé voir Trump. Sauf vous.
    Killer Mike : C’est pas nos affaires. Moi je me demande plutôt : “Pourquoi on ne s’intéresse pas plus à ceux qui se battent vraiment pour le peuple ?” La question est là.

    Run The Jewels, qu’est-ce que cela veut dire ?
    Killer Mike : Avant, ça voulait dire que tu faisais braquer.
    El-P : Ca voulait dire ça à l’époque, dans le New York des années 80 :« file-moi tes putains de bijoux ».
    Killer Mike : Partout, même à Atlanta. « File-moi ta thune ».

    run the jewels logo
    El-P : On s’est dit que c’était parfait pour un groupe de rap, ça nous rappelait cette époque.
    Killer Mike : Les gens pour qui on rappe, qui nous écoutent et qui savent qu’ils sont libres, ce sont eux les bijoux. Ils ont donné un sens complètement différent à l’expression. J’ai acheté cette chaîne, parce qu’à 15 ans, un professeur m’a parlé de cette statue de Paris.

    La Victoire de Samothrace, exposée au Musée du Louvre

    La Victoire de Samothrace, exposée au Musée du Louvre

    Donc je m’en suis fait faire un pendentif, parce qu’on ne peut pas voler une statue. Quand je l’ai mise, les gens ont adoré. Et aujourd’hui, les jeunes se prennent en photo devant au Louvre. Je n’aurais jamais pensé que ces deux mondes se rencontreraient.
    El-P : Les gens nous montrent des photos de naissance, ou au sommet de montagnes. C’est devenu plus que de la motivation personnelle. Le message qu’on veut transmettre et qui intéresse les gens, c’est que tout ce dont tu as besoin sommeille déjà en toi. C’est à toi de le voir, c’est toi la pierre précieuse. C’est pour ça que sur notre troisième album, les mains sont en or.

    Vous connaissez Jul, le rappeur français ? Il fait ce signe.
    Killer Mike : Bang, bang.

    Jul le signe

    Musique Def Jux El-P

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