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    QUI ES-TU ? : Shaïnez El Haïmour, l’avenir français du karaté Kyokushinkaï

    Du haut de ses 1m59, elle est la plus jeune de toute l’histoire du karaté Kyokushinkaï à avoir gagné le championnat d’Europe en 2017. Elle avait alors 18 ans.

    Shaïnez nous a raconté, le temps d’un café, son parcours sportif, l’importance qu’elle attache à sa famille et les valeurs que le karaté lui a transmis. Mais aussi et surtout, la jeune karatéka nous a parlé de la place des femmes dans le sport. Selon elle, il y a encore du travail pour que les hommes et les femmes soient égaux dans ce milieu… qui peut parfois être cruel.

    Clique : Qui es-tu ?
    Shaïnez : Je m’appelle Shaïnez El Haïmour, j’ai 19 ans, j’habite à Dreux, pas très loin de Paris, et je pratique le karaté Kyokushinkaï.

    Depuis quand pratiques-tu le karaté Kyokushinkaï ?
    Depuis l’âge de 7 ans. J’ai commencé par la danse classique, mais ça ne me plaisait pas spécialement. Je le faisais pour faire plaisir à ma mère et un jour je suis passée en voiture avec mon père devant ce club de karaté et il a voulu que j’essaie. Ma mère était un peu réticente à l’idée de me voir faire un sport de combat, mais j’étais une petite vraiment très active et c’est comme ça que j’ai commencé le karaté.

    Shaïnez au Championnat du Monde à Tokyo pendant son combat quart de final – 2009, © KFT Vernouillet

    Au début c’était difficile, j’avais du mal à coordonner mes mouvements, on t’impose un style, des règles, le cours est pratiquement donné en japonais, tu dois apprendre les termes… C’était compliqué mais j’ai toujours essayé de m’entraîner plus que les autres. Quand j’apprenais un truc, je rentrais chez moi et il fallait absolument que je révise avec mes fiches de lexique japonais.

    Shaïnez durant sa première année de karaté en compétiton au Havre en 2008, 
    © KFT Vernouillet

    Que signifie Kyokushinkaï ?
    Kyokushinkaï signifie « l’école de l’ultime vérité ». C’est un style un peu à part de ce que l’on peut voir dans le karaté traditionnel. Le karaté Kyokushinkaï est un karaté en full contact. On porte vraiment les coups avec une recherche de KO.
    Il y a différentes catégories de combat qui existent dans ce style : principalement le combat basique, ensuite le kata, toute la partie technique qu’on appelle « kihon », l’aspect physique que l’on appelle « stamina » et enfin la partie « tameshiwari » qui est l’épreuve de casse.

    Le karaté Kyokushinkaï a été créé par Ōyama Masutatsuun maître japonais né en 1923. Il s’est inspiré de différents styles : le karaté traditionnel Shotokan, le Goju Ryu, et beaucoup d’arts martiaux coréen et chinois.

    Shaïnez durant son stage International en Hollande avec Shihan Wakiuchi en 2011, © KFT Vernouillet  

    Qu’est-ce que le karaté t’apporte dans la vie de tous les jours ?
    J’ai beaucoup mélangé les valeurs du karaté avec les valeurs inculquées par mes parents. Ils m’ont toujours appris le respect, le partage, l’humilité, la générosité… Ce sont des valeurs que l’on retrouve dans le karaté. Quand j’ai commencé, je ne m’en rendais pas spécialement compte, j’appliquais ce qu’on me demandait de faire. C’est seulement maintenant que je comprends que je me suis forgée une personnalité grâce à ce sport et aux valeurs qui m’ont été transmises.

    Quelles sont les grandes valeurs du karaté Kyokushinkaï ?
    On a un code qui s’appelle le Dōjō Kun qui s’applique traditionnellement à chaque début de cours. C’est quelque chose qu’on nous apprend dès le plus jeune âge. Ça peut paraître endoctrinant mais c’est super important. Ce que j’aime avec cet art martial c’est toute la spiritualité qu’il exprime ainsi que le respect qu’il dégage.

    Dojo Kun : Le serment du Dojo © france-kyokushin.fr

    Traduction :
    – Nous entraînerons nos coeurs et nos corps pour obtenir un esprit ferme et inébranlable.
    – Nous poursuivrons la véritable voie des arts martiaux afin que nos sens soient en éveil le temps voulu.
    – Avec vigueur, nous chercherons à cultiver un esprit d’abnégation.
    – Nous observerons les règles de la courtoisie, respecterons nos supérieurs et nous abstiendrons de toute violence.
    – Nous respecterons les religions et n’oublierons jamais les vertus de l’humilité. – — Nous n’aurons d’autres désirs que d’atteindre sagesse et force.
    – Toute notre vie, à travers la discipline du karaté, nous chercherons à accomplir le véritable sens du Kyokushin.

    Combien de compétitions as-tu remportées ?
    Je suis multiple championne de France, j’ai gagné quatre fois le championnat d’Europe en 2013, 2014, 2015 et 2016 et j’ai participé deux fois au championnat du monde. La première fois en 2009 à 12 ans. En 2017, j’ai dû commencer mon premier championnat d’Europe en senior. Quand tu passes en senior à l’âge de 18 ans, les catégories sont par poids et non plus par âge. Tu peux affronter une femme qui a 30 ans comme une autre qui a 45 ans, c’est le poids qui est décisif.

    De quelle victoire es-tu la plus fière ?
    Ma dernière victoire au championnat d’Europe 2017. C’était ma première qualification au championnat d’Europe en tant que senior. J’appréhendais beaucoup cette compétition parce qu’il y a vraiment de très grands karatékas dans cette catégorie… De très gros morceaux. (rires)
    Je suis dans la catégorie des moins de 65 kg et il s’avère qu’il s’y trouve la multiple championne d’Europe imbattue depuis une décennie, Anastasia Khripunova. Elle est incroyable, elle a 31 ans et a été plusieurs fois championne du monde. À l’heure actuelle c’est la championne du monde en titre.
    J’ai combattu contre elle en finale, c’était un peu le combat surprise, les gens venaient en me disant « c’est bien que tu sois déjà arrivée en finale mais n’attends pas trop de ce combat ».

    Je suis restée très concentrée, mon équipe et ma famille croyaient vraiment en moi et c’est ce qui m’importait.

    Cette année-là, c’était la première année où les nouvelles règles du karaté Kyokushinkaï passaient : c’est-à-dire que si tu mets un coup porté au visage avec n’importe quelle technique de jambes et que tu le marques par une technique particulière, ça te fait gagner un « Waza-ari » (un demi point). Pour gagner le combat tu dois en obtenir deux. On partait pour 3 minutes de combat et sur les 15 dernières secondes je lui ai placé un coup de pied circulaire pleine tête que j’ai marqué, et là… « Waza-ari ».

    Le coup de pied décisif de Shaïnez au championnat d’Europe 2017,
    © Phanavie Sam

    J’ai juste eu le temps de me remettre en position que la fin du combat a été sonnée et là, c’était juste dingue ! J’avais gagné le championnat !

    Shaïnez et son coach lors de sa victoire au championnat d’Europe 2017,
    © Phanavie Sam

    Où t’entraînes-tu ?
    À l’Okinawakan de Nonancourt dans l’Eure. C’est un Dojo assez particulier, dans notre discipline il est appelé le temple du Kyokushin. C’est une ancienne Église protestante qui a été rénovée. J’y suis depuis 6 ans. La raison qui a poussé mon changement de club est que je voulais me professionnaliser. Il fallait que j’aie un entraîneur compétiteur. Mon coach, c’est Baptiste Delaunay, multiple champion de France et international.

    Shaïnez et Alejandro Navarro à Badalona, © Oyama Dojo

    Quels rapports entretiens-tu avec ton entraîneur ?
    On est très fusionnel mais avec une certaine pudeur. On se comprend sans même se parler. On fonctionne à deux, mais il ne communique pas beaucoup. Je me suis retrouvé au milieu de Tokyo avec lui pendant deux heures sans se parler (rires) ! Mais au final on s’aime beaucoup et il me pousse énormément.

    Il y a d’autres sportifs de haut niveau comme toi dans ta famille ?
    Mon père était footballeur professionnel, il jouait avec Patrick Vieira au FC de Drouais puis il a enseigné le foot. Ma petite soeur fait de l’athlétisme et ma mère a sa routine sportive. On se motive tous, on a une bonne dynamique et une bonne hygiène de vie.

    Shihan Fracisco Filho, Shaïnez et son père au Honbu-Dojo à Tokyo lors du championnat du monde de 2009, © KFT Vernouillet

    Ta famille te soutient dans ton sport et lors de tes compétitions ?
    C’est indéniable, c’est mon premier soutien. Je ne pense pas que j’aurais décroché tous ces titres si je n’avais pas ma famille. J’ai baigné dans le monde du sport et de la compétition très jeune, j’avais 12 ans et j’étais déjà obligée de faire des régimes alimentaires. Je devais suivre des entraînements type commando, toujours aux quatre coins du monde pour des compétitions ou des stages… C’était vraiment difficile, mais mon père m’a accompagnée dans tous les gymnases de France. J’en ai beaucoup souffert au début parce que je ne comprenais pas pourquoi je n’avais pas la même vie que les autres enfants de mon âge. Mon père exerçait une certaine pression sur moi, mais j’ai besoin d’un flic derrière moi. Et à côté de ça il y a ma mère qui vient m’apaiser, elle est plus dans la communication et les sentiments.

    Shaïnez et son père lors de sa victoire du championnat d’Europe 2017, 
    © Phanavie Sam 

    Tu étudies à côté du sport ?
    Je suis en deuxième année de commerce international dans une école du 15ème arrondissement de Paris. Je suis en alternance au sein d’un bureau représentatif d’une chaîne hôtelière de luxe mauricienne.

    Est-ce que c’est compliqué d’allier études et sport ?
    C’est très compliqué, ça a failli me coûter un redoublement. Je suis arrivée dans la vie active la même année que mon championnat d’Europe, en 2017. J’habite à Dreux et j’ai l’équivalent d’une heure de train aller et une heure de train retour pour me rendre à mon école à Paris. Je me levais à 5 heures du matin pour m’entraîner une heure chez moi dans ma salle de sport, puis je prenais le train pour me rendre en cours ou au travail. Le soir j’allais à mon entraînement avec mon coach ou seule. C’était ça pendant des mois et des mois et c’était très dur. À côté de ça j’avais des restrictions alimentaires et ce qui m’a beaucoup touchée c’est que toute ma famille s’est calée à mon régime. C’est vraiment des bons souvenirs. J’ai pris la décision pour cette année de ne pas faire de compétition et de me consacrer à mes études.

    Shaïnez lors de son stage en Hollande, Papendal en 2011, 
    © KFT Vernouillet

    Quel est ton métier de rêve ?
    C’est compliqué de répondre à cette question. Par exemple, je me lève et j’ai envie d’être DJ, un autre matin j’ai envie de travailler dans l’événementiel, l’hôtellerie… (rires). Je suis très ambitieuse. Pour l’instant je vais poursuivre mes études.
    Un de mes rêves serait d’être l’égérie d’une marque de sport pour revendiquer des valeurs en tant que femme dans le sport. Je veux montrer qu’une femme peut très bien exercer un sport de combat. Je n’ai pas peur des garçons, j’ai grandi dans un monde masculin.

    Penses-tu continuer toute ta vie le karaté Kyokushinkaï ?
    Oui, je n’arrêterai jamais. C’est vraiment toute une vie, une religion… Je veux prendre le temps de gagner et de perdre aussi. Pour moi c’est quelque chose d’important. Autant que je le pourrai je continuerai les compétitions.

    Quels sont les karatékas qui t’inspirent ?

    Je m’identifie beaucoup à une personne célèbre dans notre milieu, Alejandro Navaro. C’est un exemple.

    Il y a aussi mon coach Baptiste Delaunay, mon pote Djéma Belkhodja qui a fini vice-champion du monde. Pour les femmes je citerais Ludivine Lafuente et Anastasia Khripunova, celle que j’ai battue. C’est une personne que j’admire avec un énorme palmarès, ça m’a limite gênée de l’avoir battue (rires).

    Shaînez durant son combat avec Ludivine lafuente en demi finale de la coupe de France 2017, © Nathalie Foulon

    Que penses-tu de la place de la femme dans le sport ?
    On voit de plus en plus de femmes dans le sport, notamment dans le monde du foot, du basket, du hand, c’est en développement mais il y a toujours une différence.

    Dans mon sport il y a quelque chose qui m’intrigue, pourquoi l’homme obtient toujours un trophée plus grand que celui de la femme pour la même récompense ?

    Il y a de plus en plus de filles dans le karaté et j’ai plein de projet personnels comme organiser des stages complètement féminins… Il faut toutes se mobiliser pour faire changer les choses, arrêter les rivalités et se soutenir.

    Tu t’entraînes en musique ?
    Toujours ! Je suis mélomane. Quand je m’entraîne il me faut une playlist de 70 morceaux minimum. J’ai un penchant pour le rap, français, américain comme espagnol. Il y a plein d’artistes qui me tiennent à coeur notamment Cheb Khaled, Tupac, Amy Winehouse, Eminem… ce sont des grands classiques pour te motiver avant un combat !
    Un groupe très important pour moi aussi, les Gipsy Kings (rires), je fais aussi de la guitare et ils m’inspirent beaucoup.

    Quels sont les titres que tu écoutes à chaque entraînements ?
    « Lose Yourself » d’Eminem, « Fuck Friendz » de 2Pac et « Cloud 9 » de Young Thug.

    Mon mot de la fin serait sur la beauté et la richesse du sport. J’ai ma team de guerre avec deux amis Grecindo et Hugo, ils ont fait beaucoup pour moi et je vois à travers cette équipe la beauté de mon sport. Il n’y a pas de frontières dans le karaté, que ce soit par rapport à la langue ou aux origines. Les barrières culturelles sont brisées et à nous trois on a recréé le mythe « black blanc beur ».

    Article de Kahina Agoudjil.
    Image à la une : Shaïnez El Haïmour.

    Sport Karaté Kyokushinkaï Shaïnez El Haïmour

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