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    Gucci Mane : Une archéologie

    Gucci Mane est le soleil d’Atlanta. L’astre brûlant autour duquel gravite un amas de jeunes talents représentant chacun leur propre planète, du licornesque Young Thug en passant par le mélancolique Future, jusqu’aux bavards Migos. Fait paradoxal, ces superstars nouvellement écloses sont plus connues du grand public que celui qui les a poussées dans la lumière. Ou plutôt, si leur notoriété est comparable, les auditeurs connaissent davantage Stoner, "Jumpman" ou "Versace" que "So Icey".

    En clair : Gucci Mane est la version ultime du rappeur pour rappeur, de la figure influente au succès d’estime colossal, mais dont la discographie reste une affaire d’initiés. Entre la récurrence de ses thèmes, sa prolixité hors-normes (plusieurs milliers de morceaux en même pas 15 ans de carrière) et ses démêlés judiciaires qui sabordent ses percées mainstream, Gucci Mane n’a pas vraiment de hit, au mieux des street bangers, c’est-à-dire des classiques de la rue. C’est un peu comme le chocolat de couverture Valrhona : pendant que tout le monde se régale des pâtisseries qu’il aide à fabriquer, personne ne veut manger les carrés bruts.

    S’attaquer à la discographie de Gucci, c’est plonger dans une mer de sable insondable, où chaque grain serait une chanson. Entre albums, mixtapes gratuites et payantes, projets solo ou collaboratifs, il faut chercher des jours durant au milieu de cette logorrhée continue les pépites, les morceaux- charnières, les révélations et les failles cachées au cœur de cette montagne
    de lyrics. Selon moi, une des meilleures façons d’écouter Gucci Mane
    est simplement de laisser couler des pans les plus larges possibles de sa discographie, des heures durant, en se laissant gagner par son stakhanovisme hypnotique teinté de jeux de mots délirants. Mais comme pour tout grand auteur, l’œuvre de Gucci Mane mérite d’être éclairée sous di érents angles.
    À l’heure de la sortie d’Everybody looking, son premier album depuis sa libération de prison le 26 mai dernier, voici donc l’occasion rêvée de mieux comprendre Gucci Mane à travers une sélection des grands moments musicaux qui ont émaillé sa carrière. Si le monde a aujourd’hui les yeux braqués sur Guwop, il se doit de ne pas ignorer les accomplissement déjà considérables du Saint Esprit de la Trap music.


    « So Icey », sorti en 2005.

    Premier véritable single de Gucci Mane, « So Icey » contient déjà en germe toute la trajectoire de son interprète : un aller-retour incessant entre coups de génie et coups de sang. Musicalement, tout y est : l’instrumentale solaire de Zaytoven, expatrié de la Bay Area futur dépositaire du son d’Atlanta, l’énergie qui traverse alors le rap du sud des États-Unis, la collaboration avec Young Jeezy, l’autre jeune prodige des rues d’Atlanta. Et c’est justement là qui le bas blesse : suite à
    une dispute pour savoir qui est en featuring sur le single de qui, une guerre fratricide et irréversible éclatera entre les deux rappeurs. S’en suivent alors une embuscade, un meurtre sous le coup de la légitime défense, et une querelle
    de clochers entre les deux sons de la Trap music : d’un côté le journalisme hyperbolique de Young Jeezy, de l’autre les élucubrations de dealer de Gucci Mane. « So Icey » teinte ainsi de rouge sang la lumière des projecteurs qui devaient accueillir son interprète.


    « Shook Them Haters Off », 2006. 

    Vous pensiez qu’ « Ether » de Nas était un diss-track violent ? Think again. En 2006, Gucci quitte le label Big Cat Records et claque la porte sur le morceau « Shook Them Haters Off ». Ou plutôt, il dégonde la porte, arrache le mur et part avec la poignée dans sa poche. Présent sur la mixtape Chicken Talk (que beaucoup considèrent comme son meilleur projet à ce jour), « Shook Them Haters Off » n’est pas un de ces clashes bon enfant teinté d’humour, mais une déclaration de haine acharnée, jusqu’au-boutiste, pleine de coups bas. La performance est de haut vol, mais peine à faire oublier l’attitude inquiétante de son auteur.


    « My Kitchen », 2007. 

    My Kitchen fait l’objet d’un véritable culte parmi les fans de Gucci Mane.
    En guise de clip, un simple play-back enregistré sur un Smack DVD, série mythique de reportages sur le rap américain. Ce son, c’est Gucci Mane à son paroxysme : un passionné de la Trap music, la bande-son des maisons de deal d’Atlanta. Gucci s’intéresse à la fabrication et à la distribution de la cocaïne comme d’autres tombent amoureux des timbres ou des orchidées rares : il cite des chiffres, des pourcentages de pureté, des poids, des prix, des recettes, et devient ainsi le médiateur de ce monde dans lequel il se sent tellement à l’aise. À la manière d’un Walter White à la fin de Breaking Bad avouant à sa femme qu’il est désormais dealer par passion, Guwop (un des nombreux surnoms de Gucci Mane) confère au mode de vie des hustlers une dimension culturelle.


    « Freestyle King », 2008.

    « Freestyle King » est un morceau de Gucci Mane parmi tant d’autres, et c’est en ça qu’il est remarquable. Sur un beat de Zaytoven (probablement le producteur qui lui a offert ses plus beaux écrins musicaux), Gucci fait ce qu’il fait de mieux : il bavarde, rabâche, fait se chevaucher les phases, produisant des mixtapes
    à la pelle au point que ses propres fans ont parfois du mal à suivre. Le débat sur la qualité contre la quantité n’est pas redéfini avec Gucci Mane : il devient simplement caduque.


    « First Day Out », 2008. 

    Si vous ne devez en écouter qu’un, c’est celui-là. Au sortir d’une de ses multiples incarcérations, Gucci enregistre la mixtape Writings On The Wall, qui contient
    le morceau « First Day Out ». Après avoir laissé DJ Holiday hurler sur le track pour mettre l’ambiance, Guwop décrit avec un enthousiasme qui saute aux oreilles sa journée type de retour aux affaires. Un morceau branché sur la vie, plein de hauts et de bas. C’est beau, c’est très beau.


    « Dope Boys », 2009. 

    La piste de la fuite en avant. Acculé par ses ennuis judiciaires, pris pour un fou par une bonne partie du public, Gucci Mane s’enfonce toujours plus dans une spirale de drogues et de musique. Au plus fort de sa productivité, il enchaîne les projets à un rythme infernal, comme si rapper était son seul moyen de ne pas vaciller pour de bon. Il se noie alors dans la codéine, se fait tatouer un cornet de glace sur la joue droite et offre à la face du monde une série de mixtapes cultes en collaboration avec le célèbre DJ Drama. Sur « Dope Boys », Gucci rappe pour ne pas tomber, et c’est cette urgence mêlée à une folie (de moins en moins) douce qui en font un titre si exceptionnel.


    « Long Money », 2010. 

    2010 marque l’année de la sortie du deuxième album en major de Gucci Mane, The Appeal : Georgia’s Most Wanted. Warner Music choisira comme premier extrait « Gucci Time », un morceau avec le producteur new-yorkais Swizz Beatz, ce qui ne sera pas vraiment au goût de l’ambassadeur du Dirty South. Qu’à cela ne tienne, Gucci continue ses prospections sur mixtapes et sort notamment Mr. Zone 6, en référence au district policier d’Atlanta dans lequel il a passé
    son adolescence. « Long Money », extrait de la dite mixtape, est un morceau parfaitement maîtrisé, où la force tranquille du rappeur est magnifiquement mise au service de son matérialisme.
    « Came a long way from drug dealing, waking up rich is a great feeling » (« J’ai parcouru un long chemin depuis le trafic de drogue, se réveiller en étant riche et un super sentiment »). 


    « Young N*ggaz » featuring Wacka Flocka Flame 2011. 

    Impossible de parler de Gucci Mane sans évoquer sa capacité à adouber les jeunes talents d’Atlanta. Alors que tout le monde n’a d’yeux que pour Watch The Throne, l’album commun de Kanye West et Jay-Z, Gucci enrôle son poulain Wacka Flocka Flame sur Ferrari Boyz, projet dont la profondeur est à
    la hauteur du titre mais qui a le mérite d’emmener l’auditeur dans les tréfonds d’un hédonisme décadent comme savent si bien le faire les rappeurs des états du sud. « Young N*ggaz », premier extrait de la galette, se retrouvera dans la bande originale du film Spring Breakers d’Harmony Korine, qui offre à Gucci son premier rôle au cinéma.


    « Supa Cocky », 2012.

    Laissez-moi vous présenter Codeine Gucci. Titubant, le ventre démesurément gonflé, l’articulation paresseuse, le rappeur accro tente de maintenir la cadence malgré son addiction et ses frasques de plus en plus fréquentes. Certainement pas dénuée d’intérêt, cette période de la carrière de Gucci Mane marque malgré tout un temps où l’on n’a plus peur de lui, mais pour lui.


    « Mama », 2013. 

    Déprimé, à fleur de peau, agressif. Sur l’album Trap House III, Gucci Mane est à bout de souffle. C’est pourtant là qu’il écrira certains de ses meilleurs morceaux, dans un chant du cygne erratique et halluciné. Sur « Mama », le refrain gospel de Sick Pen et désespéré contraste avec les couplets sous influence, presque hurlés, de Gucci. On croirait entendre un ivrogne mis à la porte d’un bar qui jure de revenir se venger. Tout ce déchaînement de violence dissimule malgré tout bien mal une détresse déchirante.


    « Hell Yes », 2013.

    Sur « Hell Yes » en revanche, plus de traces de lutte. Pour la première fois, Gucci Mane baisse les armes. Manipulant avec maladresse sa voix sous autotune, on jurerait qu’il prend mille précautions pour ne pas écraser entre ses doigts gourds une sculpture en cristal. OVNI absolu dans la discographie du rappeur, « Hell Yes » est un véritable tour de force.

    À l’automne 2013, Gucci est incarcéré pour 3 ans. Fin de la course.


    « Jackie Chan » featuring Migos 2013.

    Bien décidé à ne pas laisser son incarcération le pousser vers l’oubli, Gucci charge ses ingénieurs studio de compiler toutes ses archives inédites pour maintenir le rythme de ses sorties musicales. Il réussira ainsi l’exploit d’être
    plus productif que n’importe quel rappeur libre entre 2013 et 2016. Enregistré peu de temps avant son arrestation, la vidéo du morceau « Jackie Chan » (avec en featuring ses protégés : les Migos) laisse apparaître un Gucci Mane somnambule, au plus fort de son addiction à la codéine.


    « Top In The Trash » featuring Chief Keef, 2014. 

    Puisqu’il est absent du champ de bataille, Gucci Mane compte plus que jamais sur ses innombrables lieutenants pour occuper le terrain. Avec la star du moment Chief Keef et le producteur Mike-Will-Made-It (aujourd’hui artisan du coming-out sexy de Miley Cyrus), « Top In The Trash » montre l’étendue de l’influence de Gucci sur la scène rap.


    « Guwop Home » featuring Young Thug 2016.

    En forme comme jamais, sobre, souriant, accompagné de Young Thug, sa dernière réussite de Pygmalion, Gucci Mane fête son retour en grâce sur une production qui rappelle ses plus beaux jours. Alors qu’il semble enfin débarassé de ses démons, il n’appartient qu’à lui de donner à ce nouveau chapitre de sa carrière la mise en lumière qu’elle aura toujours mérité. Welcome home !

    Photographie à la Une © Damon Winter pour le New-York Times.

    Charles Bontout

    Musique Atlanta Gucci Mane

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