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    Gilles Jacob : Instant Président

    Après plus de 30 ans à la tête du Festival de Cannes, Gilles Jacob a tiré sa révérence l’année dernière. Toujours président d’honneur du Festival, il a laissé sa place exécutive à Pierre Lescure, qui le remplace depuis cette année. Que fait-il, aujourd’hui ?

    « J’ai fait la Cinéfondation, qui est maintenant mon métier. On accompagne des étudiants en cinéma, des gens qui vont être les Spielberg de demain… enfin j’espère pour eux ! On essaye d’être à leur service et de leur apprendre le français. Leur apprendre le cinéma, ça c’est plus dur. Et leur apprendre à rentrer dans le milieu du cinéma qui est un peu bizarre, il faut bien le dire ».

    Mouloud : « Il est toujours bizarre le milieu du cinéma ? »

    « Oui, le milieu du cinéma est bizarre, quand on arrive comme ça… D’abord, il est très fermé. On ne rentre pas comme ça, il faut montrer patte blanche, il faut faire ses preuves, sinon on a une tendance à vous dégager assez vite. Donc il faut être patient, il faut être travailleur. Il faut beaucoup regarder les films des autres, les mauvais, les bons, les moyens, et se faire ses propres choix. »

    Gilles Jacob vient de publier un livre, Le Festival n’aura pas lieu (éd. Grasset). Ce roman, très inspiré de son propre parcours dans les années 60, retrace l’itinéraire de Lucien Fabas, un journaliste qui devient, finalement, secrétaire du Festival de Cannes.

    Mouloud : « On est plongé dans le Festival de Cannes comme on l’imagine dans nos têtes avant d’y être, et ce Festival de Cannes n’est plus celui d’aujourd’hui, c’est celui des années 60-70, est-ce que ça se passait exactement comme dans le livre ? »

    « Ah oui, ça se passait exactement comme dans le livre, je l’ai vécu. Il faut bien comprendre que le Palais était tout petit. Il y avait juste une salle de douze-cent places, et la Semaine de la Critique était dans un couloir. On retournait le couloir pour faire une toute petite salle de cinéma de 100 places, c’est tout ! »

    Mouloud : « Il s’en est bien sorti, Lescure ? »

    « De toute façon, c’est une année d’observation. La première année, on essaye d’apprendre un peu ce qu’il se passe. Maintenant, il va falloir qu’il fasse des choses. Il faut qu’il ait une vision, une vision d’avenir. Qu’est-ce que va devenir le festival de Cannes dans 10 ans ? Je n’en sais rien ».

    Est-ce qu’il sera réel ou virtuel, le festival de Cannes, dans 10 ans ?

    « Il sera pas mal virtuel, et c’est bien qu’il aille se promener hors les murs. Il était question d’aller en Inde, d’amener des films de Cannes et des équipes et de faire des échanges avec le cinéma indien qui est énorme, mais on ne le sait pas assez ici ».

    Mouloud : « J’aimerais qu’on parle un peu de Gilles Jacob avec Gilles Jacob ».

    « Parlons-en, de ce fameux Gilles Jacob ».

    « Vous avez été dans la bande la plus cool selon moi de la radio, Le Masque et la Plume. Avant ça : vous êtes né en 1930, vous découvrez le cinéma, vous commencez à écrire dans des revues, vous montez des fanzines, c’était qui, vos potes, à l’époque ? »

    « Des gens de l’ENS que j’ai récupéré pour faire des fanzines », répond-t-il. « Il y avait un peu toutes les envies de la génération de l’époque qui avait les mêmes envie qu’aujourd’hui : le cinéma, les filles, le sport… »

    « Moi, je séchais les cours pour aller dans les cinémas du quartier Latin. Mais nous, on  avait une chance inouïe : on avait que 50 ans de cinéma à récupérer. Les gens d’aujourd’hui, ils ont 100 ans, ils ne peuvent pas se faire une culture ».

    « Ils sont sur leur téléphone portable, sur leur ordi, ils sont en train de demander à leurs copains : « T’es où? On se retrouve … ? », ce qui leur prend du temps. Nous, on avait tout notre temps pour aller au cinéma. Et on le prenait« .

    Mouloud : « Pourquoi vous êtes accro à Twitter ? »

    « Je suis accro à Twitter parce que c’est vraiment la liberté. C’est une manière de se faire des amis sans les déranger ».

    « Je me suis fait des amis écrivains, surtout des femmes, on leur envoie un message, ils le lisent quand ils veulent et on les dérange pas : c’est le côté agréable de l’amitié, il n’y a pas de gêne« .

    « Il y a un exercice qui maintient l’esprit alerte même quand on est très vieux, que le corps s’en va, qu’on a mal partout… L’horreur… Et l’esprit reste blagueur ».

    « C’est vrai que des gens qui tweetent à 85 ans, on se compte sur les doigts d’une main amputée, accident du travail. Mais c’est marrant ! ».

    « J’ai convaincu l’une de mes consœurs journaliste : je lui ai appris Twitter. Je suis très fier, je deviens professeur ! »

    Mouloud : « Sur Twitter, vous conseillez les films. Vous avez conseillé Au Revoir Les Enfants« . 

    « C’est mon histoire. J’étais réfugié dans un séminaire, en Isère, on a été cernés par les Allemands (…). Moi j’avais 11 ans. Avec mon frère, on s’est caché derrière un harmonium, dans le film de Louis Malle c’est devenu un piano. On est resté la pendant des heures, pendant que les Allemands fouillaient le séminaire (…). Dans Au Revoir les enfants, ça finit mal, le père et les enfants sont emmenés. Nous, on a été sauvés ».

    Mouloud : « Vous étiez enfant, pendant la guerre. C’est quoi le cinéma qu’on se fait dans sa tête ? »

    « On ne pense qu’à jouer, on ne se rend pas compte de tout ce qui se passe ! Voilà ce que faisais pendant la guerre : je jouais à l’épervier ».

    « Quand je revois ce film à la télé, je pleure. Mais je pense qu’on peut pleurer sans avoir été traqué soi-même ».

    Gilles Jacob vient de créer une association qui aide financièrement les metteurs en scène en difficulté.

    « Il faut aider les gens, il n’y a pas de gloire à en tirer. (…) Il y a des metteurs en scène très connus en leur temps, qui ont 85-90 ans et qui n’ont pas de quoi se payer le dentiste, et donc on les aide. C’est rien, ça ne suffit pas. Mais bon, il faut le faire ».

    Mouloud : « Est-ce qu’il y a eu des menaces terroristes sur Cannes ? »

    « J’ai fait 38 ans à Cannes (…) J’ai vu une fois des types qui portaient une bombe en courant, qui l’ont emmenée sur la plage et qui l’ont faite exploser. C’était une bombinette, on va dire (…) Mais ça, on se dit que si ça se passe dans la cabine de projection, il n’y a plus de Festival ».

    A propos de bombe… :

    « La plus belle bombe, c’est Sharon Stone. Enfin elle est belle, mais il y en a combien d’autres ? »

    « L’âge d’or d’Hollywood, c’était une industrie où tous les secteurs étaient parfaits : le scénario, la mise en scène, le montage, la musique, le décor, les costumes, les acteurs, tout. Mais en même temps, c’étaient des employés qu’on pouvait virer comme ça ».

    Mouloud : « Comment vous avez vu arriver le nouvel Hollywood ? Vous vous l’êtes pris en pleine figure »

    « Oui, mais avec plaisir. Le nouvel Hollywood ça avait un avantage, c’est que les auteurs prenaient le pouvoir ».

    En 1970, une nouvelle génération émerge, avec des noms comme Spielberg et Scorsese. Gilles Jacob se souvient notamment du succès à Cannes de Mash, un film burlesque.

    « C’est très rare, d’avoir la Palme d’Or avec un film drôle ».

    « Les Américains sont fait de telle façon qu’ils acceptent de financer un type qui vous crache à la figure s’ils pensent qu’il va avoir du succès. Nous on ferait pas ça, mais eux si. L’important, c’est le public, il n’y a que ça qui compte ».

    « La Palme d’Or a ce double inconvénient. C’est que vous avez une notoriété mondiale instantanée, et que vous avez la grosse tête instantanée ».

    « Il faut rester simple. C’est très important pour les metteurs en scène. Comme ils sont humiliés tout le temps, ils sont d’autant plus à cran et ils veulent montrer qui ils sont ».

    Mouloud évoque avec Gilles Jacob sa dernière cérémonie, à Cannes.

    « Ce que je voulais, c’est que ce soit très bref, et que ça soit une transmission. Je n’allais pas la faire à Lescure sur la scène, donc j’ai pris Jane Campion, qui était ma première Palme d’Or femme, et la seule d’ailleurs, le modèle parfait du metteur en scène révélé et rendu mondial par Cannes ».

    Mouloud : « Comment vous vous êtes retenu de pleurer ? Moi, même derrière ma télévision, j’étais en larmes ».

    « Je ne voulais pas craquer, mon seul problème c’était ça. Donc j’avais fait des phrases courtes, j’avais mon petit papier sur un petit pupitre. Et généralement dans ces cas-là, je sers un truc dans ma poche – des clés ou n’importe quoi, pour tenir le coup. Et j’avais Nicole Garcia que j’aime énormément qui était là, à côté de moi, comme une espèce de bonne fée ».

    Mouloud : « Ce soir-là, il y a avait d’un côté Dolan, de l’autre Godard. J’avais l’impression que ces deux ont du sens commun pour vous ». 

    « Dolan, c’est la jeunesse qui arrive et qui arrive vite, fort, en s’imposant, en parlant, avec beaucoup d’aisance, beaucoup de culot, longtemps (…) Le culot, la réussite, le talent ».

    « Godard, c’est très différent. C’est mondial, Godard. On ne s’en rend pas compte en France ni en Suisse (…). C’est marrant parce que les films que nous on préfère, ceux du début, on les adore. Lui, il les rejette. C’est devenu un expérimentaliste, il fait de la recherche ».

    « A chaque fois que vous demandez à Godard « Est-ce que je peux prendre un bout de l’un de vos films ? », il répond : « Mais ils sont à vous, je ne suis propriétaire de rien. Prenez ce que vous voulez, c’est gratuit, servez-vous. Mais lui, il fait pareil avec les films des autres. Mais qui va faire un procès aujourd’hui à Godard, personne ? Il pompe tranquillement ».

    « Il aide des gens financièrement sans le dire, et lourdement parfois, et en même temps, si moi je vais lui demander quelque chose, il va même pas me répondre. C’est imprévisible ».

    Mouloud : « J’ai l’impression que Godard voit tout ».

    « Oui et il lit tout.  Il achète un livre, il commence à le lire. Il voit une phrase qui lui plaît, il arrache la page et il jette le livre. Et il garde la phrase. Comme ça il ne s’encombre pas, il n’a pas une bibliothèque à n’en plus finir ».

    Mouloud : « Vous la sentez comment la France de demain ? »

    « Il suffit de prendre le RER pour voir ce que va être la France : bigarrée, complètement mêlée, avec énormément de jeunes. Des gens qui sont à des années lumières de gens comme moi qui sont de vieux débris. Moi j’essaye dans ma toute petite sphère de comprendre une génération qui arrive et qui a des envies, qui a des frustrations énormes… Je pense que la France de demain, elle ne sera pas là où on l’attend ».

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