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Société
Par Noé Michalon

QUI ES-TU… Ali Lmrabet, journaliste satirique marocain

C'est une voix souriante depuis l'autre côté de la Méditerrannée. Ali Lmrabet n'est pas du genre à se décourager. Après plusieurs mois de prison puis dix ans d'interdiction de faire du journalisme, il prépare son retour sur la scène médiatique marocaine. Un nouveau défi qu'il aborde plus déterminé que jamais. Son mot préféré ? "Chiche !"

Qui es-tu ?
Je suis un journaliste satirique marocain, et je fais un métier très dangereux dans mon pays. Le régime a peu d’humour et trouve que nous sommes une race qu’il faudrait éteindre.

Quel est ton parcours ?
Je suis diplômé de la Sorbonne. J’ai commencé par être diplomate. J’ai été numéro deux de l’ambassade du Maroc à Buenos Aires, mais je me suis rendu compte que la diplomatie marocaine était un panier de crabes qui n’avait pas grand-chose à voir avec ce qu’elle devait faire. Du coup, il y a une vingtaine d’années ans, je me suis lancé dans le journalisme, d’abord sérieux puis satirique en faisant le premier news magazine qui s’appelait Demain.

Le gouvernement a lancé une campagne publique de dénigrement contre mon magazine, avec des messages à la TV pour dire que nous ne pouvions être indépendants vu qu’on mettait de la pub. En 2000, le premier ministre, socialiste et pourtant défenseur historique des libertés, nous a ensuite interdits de publication. Je me suis alors lancé dans un pari, je me suis rappelé qu’Hassan II avait dit un jour qu’une presse satirique du style du Canard Enchaîné ne pourrait jamais exister au Maroc. Chiche ! J’ai lancé l’année d’après un tabloïd satirique hebdomadaire de 16 pages, que j’ai nommé Demain Magazine, avec un titre à peine différent pour faire un pied de nez au régime.

C’était le premier journal satirique de l’histoire du Maroc, et contrairement à ce que prédisait le tyran, ça a super bien marché on a vendu à 15 000 exemplaires au premier tirage et ça n’a pas cessé d’augmenter. On n’avait pas de pub, on ne vivait que de nos ventes, comme le Canard Enchaîné ! Avec un ami humoriste, Bziz, on s’est dit qu’on allait aussi faire un journal satirique en arabe, qui a eu un succès énorme aussi un an et demi après.

Nous étions trop libres et indépendants, on parlait de tous les sujets tabous : la monarchie, le budget royal, le Sahara… Mais nous n’étions pas Charlie Hebdo, on était respectueux des mœurs locales.

Qui lisait vos journaux ?
C’était divers. On avait pas mal de jeunes vu qu’on avait beaucoup de BDs, mais ça concernait une certaine élite francophone pour le journal français et un milieu plus populaire pour l’hebdo en arabe. On dessinait tout le monde : le gouvernement, les islamistes… On a eu beaucoup de procès, mais on n’en a perdu aucun, puisqu’on était vraiment dans la satire.

En avril 2003, un nouveau procès a interdit la publication de nos journaux et j’ai été condamné à 4 ans de prison ferme pour « atteinte à la sacralité du Roi ». On parlait beaucoup du budget royal marocain, qui était 23 fois supérieur à celui de l’Espagne à l’époque, alors que nous sommes 14 fois plus pauvres ! On avait fait un papier qui se demandait pourquoi les parlementaires marocains ne votaient jamais le budget royal : peut-être était-ce insuffisant ? Ils n’ont pas apprécié l’ironie.

On avait aussi repris une interview d’un républicain marocain à la presse espagnole, ce qui est rarissime vu qu’on est obligé d’être royaliste au Maroc.

lmrabet1Extrait du journal hebdomadaire en arabe.

Pourquoi s’en prendre à la monarchie ?

Est-ce que c’est possible dans un pays pauvre au XXIème siècle d’avoir un chef d’État qui règne seul, avec la plus grande fortune du pays et qui soit le commandeur des croyants ? On ne demande même pas la révolution, on n’est pas des gavroches, mais on veut juste prendre ces sujets avec humour en tant que journalistes indépendants.

Aujourd’hui, la censure ne marche plus, avec les chaînes câblées et internet, les Marocains ont accès à toute l’information, il faut bien que la monarchie le sache.

Comment as-tu vécu ton emprisonnement ?
Je ne suis resté que huit mois, dans une prison près de Rabat. Il y a eu une campagne formidable de Reporters sans Frontières et la presse internationale, plus internationale que française d’ailleurs, alors que notre presse est francophone. Quant à la presse marocaine, beaucoup de journaux étaient jaloux de notre indépendance financière et nous ont tapés dessus. Le Canard Enchaîné et Le Monde m’ont apporté un soutien sans faille. Courrier International a publié mes chroniques de prison, que je faisais passer tant bien que mal, malgré mon interdiction d’écrire.

Je n’avais pas le droit d’avoir un stylo, on avait installé un brouilleur d’ondes dans ma cellule pour ne pas que je téléphone. J’étais le seul prisonnier à être dans une cellule individuelle, j’étais totalement isolé, à la fin d’un couloir. Je recevais des menaces, on me mettait un kilo de shit dans ma cellule pour m’accuser de trafic de drogue…

Je ne dirais pas que c’était l’enfer, mais c’était difficile, sans avoir le droit d’écrire. Pour avoir un stylo, je le faisais venir petit à petit d’une cellule à une autre. J’écrivais discrètement mes articles dans la nuit, puis je les faisais passer vers l’extérieur.

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Et comment s’est déroulée ta libération ?
J’y ai eu droit sans l’avoir demandée, j’avais refusé de demander une grâce royale malgré la pression sur ma famille. Demander une grâce, c’était reconnaître ma culpabilité. Mais Colin Powell, le secrétaire d’État américain de l’époque, avait menacé de ne pas signer un accord de libre-échange si on ne me libérait pas.

Mais il y avait eu beaucoup de pressions auparavant pour me décrédibiliser. Le ministre de la communication de l’époque était allé jusqu’en France pour donner une interview à une télé française pour dire qu’il avait la preuve que j’étais fou en brandissant un dossier psychiatrique. Je n’étais jamais allé voir de psychiatre !

Images d’archive d’une interview d’Ali Lmrabet à la télévision française.

Ils sont capables de tout. Ils ont envoyé un conseiller royal juif qui est allé rencontrer le directeur d’Human Rights Watch, lui-même juif, pour prétendre que j’étais antisémite. Lui-même a demandé des preuves, et n’a trouvé aucun antisémitisme dans les journaux. En même temps, un autre conseiller était parti au Caire, à la principale organisation de presse arabe, pour prétendre que j’étais un agent d’Israel parce que j’avais fait mes études dans une école juive et que j’avais interviewé un Premier Ministre israélien. C’était vrai, mais je reste musulman et fier de l’être, ça ne fait pas de moi un agent du Mossad !

On a voulu me présenter comme un « anti », mais je critique tout le monde ! On en met plein la gueule à la monarchie, c’est vrai, mais on écrit aussi sur Israël, la France, les islamistes…

A peine relâché, on t’interdit de faire du journalisme pour dix ans ?
Oui. J’ai donné une interview à un hebdomadaire où je disais que les réfugiés qui se trouvaient dans les camps du Sahara Occidental étaient des réfugiés selon l’ONU, et pas des « séquestrés » comme le dit la propagande officielle. Ça a suffi, le 11 avril 2005, à m’interdire de faire mon métier pour des journaux marocains.

ali-lmrabet

Du coup j’ai travaillé pour le journal espagnol El Mundo principalement comme correspondant dans le Maghreb et l’Afrique, j’étais une sorte de grand-reporter. J’écrivais beaucoup sur le Maroc, et ça les rendait fous. Chaque fois que ma signature apparaissait dans un papier d’un journal, le journal était interdit sur le territoire. C’est une facette du Maroc que les Français ne sont pas intéressés de voir. Après la chute de la Tunisie, les Français tiennent à la monarchie marocaine, Marrakech est quasiment une ville française, que tout le monde politique français fréquente.

Les printemps arabes ont-ils changé quelque chose à la liberté de la presse au Maroc ?
Rien n’a changé, on a repeint une belle façade, mais en fin de compte c’est la même chose à l’intérieur. On nous a octroyé une constitution en 2011 qu’on nous a vantée comme moderne, mais je crois qu’elle a été écrite à l’encre invisible, où sont passées les libertés qu’on y vantait ? Mon État me refuse une carte d’identité, j’ai un domicile et tout ce qu’il faut et on cherche par tous les moyens à m’empêcher de faire un journal indépendant, même encore plus indépendant que beaucoup de journaux français.

Ton entourage a-t-il souffert de menaces aussi ?
Ma femme et mes enfants sont catalans, donc protégés par l’État espagnol. Même si ça me coûte, je refuse d’inscrire mes enfants dans l’état-civil marocain tant que le Maroc est une dictature. Mais ma famille ici a eu des problèmes, deux cousins qui avaient réussi des concours ont été finalement rejetés, une cousine dans l’armée a été interdite de sortie du territoire pendant dix ans !

Mes collègues n’ont rien eu, ils signaient avec des noms d’emprunt. J’ai dit que c’était moi qui avais fait les dessins. J’étais directeur de publication, donc j’ai tout pris, judiciairement.

Et maintenant que les 10 ans de suspension sont terminés tu comptes lancer un nouveau journal satirique ?
Oui, je prépare un hebdomadaire. Aujourd’hui, on refuse de me délivrer un certificat de résidence pour pouvoir renouveler ma carte d’identité et mon passeport. Et sans ces documents, je ne peux pas demander à créer un journal ! S’ils me laissent faire un jour je suis sûr que ce sera un grand succès. Beaucoup de gens dans la rue me demandent quand il va sortir, même les flics et les islamistes me disent que ça leur manque ! C’est précisément parce que ça risque de faire succès qu’on veut m’empêcher de le faire. On a déjà beaucoup de propositions de caricaturistes ou d’imprimeurs, qui offrent même leurs services gratuitement pour certains d’entre eux !

Comment as-tu perçu les attentats contre Charlie Hebdo ?
Je connais l’équipe depuis longtemps. J’étais copain avec Tignous et Charb. Je les avais défendus en 2006 quand les premiers dessins du prophète avaient été publiés. Si un journal patagonien sort des dessins du prophète, je ne vais pas aller jusqu’en Patagonie pour crier ! Plus tard, j’ai réalisé que Charlie Hebdo avait une sorte de phobie contre l’Islam. Attention, ils avaient le droit d’avoir cette phobie, ils n’ont absolument pas mérité ce qui leur est arrivé ! Ils le faisaient en France où c’était légal, mais nous avions aussi le droit d’être choqués. Mais personne n’avait le droit de mitrailler leur rédaction.

Les Musulmans veulent être traités comme tout le monde, on le dit trop peu en France. Si vous tapez sur les Chrétiens, les Juifs, les Musulmans de la même manière, il n’y aura aucun problème.

Ali Lmrabet

Vous faites des liens entre Charlie Hebdo et l’attente que vous décrivez envers votre journal ?
Charlie Hebdo est une chose, Demain en est une autre. On est à côté de l’Europe, on parle français et espagnol dans certaines régions. Les gens ont le droit d’avoir une presse indépendante qui ne soit pas servile et qui les fasse rire.

On n’ira jamais aussi loin que Charlie Hebdo, on respecte toutes les responsabilités, je ne taperai jamais sur le Christ ni sur la religion juive ni sur le prophète pour respecter tout le monde. Mais on ne respectera pas les islamistes, qui utilisent la religion à de mauvaises fins. On va se moquer de Sarkozy, qu’on surnomme « Pauv’con » depuis sa sortie mémorable. On tape donc sur le pouvoir, pas sur quelque chose d’abstrait !

Tu es le premier journaliste marocain à avoir traversé le détroit de Gibraltar sur une Patera, ces embarcations de fortune qu’utilisent les réfugiés. Quel souvenir en gardes-tu ?
C’était pour un reportage pour El Pais sur les immigrés qui traversent la mer. Il y avait des Marocains et beaucoup d’autres Africains. Je me rappelle qu’avant de monter dans le bateau, un type me dit : « s’il y a un problème, si la patera coule, il ne faut pas que tu restes avec les gens, tu dois frapper ceux qui vont s’accrocher à toi et oublier toute humanité. Tu es le seul à savoir nager, la plupart des autres non. » Heureusement, je n’ai pas eu à le faire.

Tu dois être choqué par les récents drames dans la Méditerrannée…
L’attitude européenne sur l’immigration me choque, avec autant de morts chaque semaine. Mais ça ne me choque pas non plus puisque les choses risquent de ne pas changer. Ces drames sont presque devenus normaux. Il faudrait un drame terrible pour que les gens se rendent compte que les gens qui crèvent fuient la guerre. L’Occident a une part de responsabilité énorme, en soutenant tous ces pays dictatoriaux d’où fuient des réfugiés. Il ne faut pas oublier que la Syrie de Bachar el-Assad a longtemps bénéficié du soutien de la France.

Dernière question peut-être indiscrète : tu t’en sors financièrement, avec tous ces déboires ?

Je suis fauché. Sans mon épouse et ma famille je n’aurais même pas de quoi prendre un café. Mais je préfère me regarder dans un miroir le matin et être heureux de ce que je fais et ne pas avoir d’argent. À 55 ans, je ne peux pas changer, j’ai toujours cette hargne d’écorché vif, je n’ai pas d’argent mais je suis libre et je suis un homme heureux.

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