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    REPLAY – le Gros Journal avec Michel Legrand, légende de la musique au cinéma : « Le secret, c’est d’être un débutant »


    Le Gros Journal avec Michel Legrand, l… par legrosjournal

    Ce jeudi 13 avril, le Gros Journal reçoit Michel Legrand, légendaire compositeur de musiques de films. Cette année marque le cinquantième anniversaire des Demoiselles de Rochefort, dont il a signé la bande originale.

    Mouloud Achour : Salut et bienvenue dans le Gros Journal. Ce soir, un document exceptionnel chez un jeune artiste qui sort son premier album de musique classique à 85 ans, il s’appelle Michel Legrand. On peut aller discuter chez vous à côté du piano ?
    Michel Legrand : Très volontiers, d’accord.

    On parle aujourd’hui beaucoup de la “French Touch” avec des musiciens comme les Daft Punk qui font le tour du monde, mais la première “French Touch”, c’est vous. 
    Oui, je continue parce que j’aime bien le monde et que visiblement, le monde à l’air de bien m’aimer donc… Mais moi j’adore les concerts, la scène, les musiciens, les orchestres, les orchestres nouveaux, les gens que je ne connais pas. Qui jouent bien, ça et l’amour, c’est ma façon d’être.

    Vous avez quel âge dans votre tête ?
    En réalité ?

    J’ai l’impression de parler à un mec de 20 ans.
    Je suis un mec, cela c’est sûr, vous ne vous êtes pas trompé. 20 ans… Je ne sais pas, mais je me sens en pleine forme, c’est vrai. J’ai des idées, j’ai des envies, j’ai des désirs.

    Pour vous, c’est qui, le plus grand mélodiste de tous les temps ? À part vous ?
    Il ne faut pas dire des choses comme ça.

    Si, on est quand même chez Michel Legrand.
    Oui, mais enfin bon…

    Il y a quelque chose que je n’arrivais pas à soupçonner, c’est de voir tout ce matériel informatique. Vous travaillez beaucoup avec les ordinateurs ?
    Ah non.

    Non, il n’y a rien qui remplacera ça ?
    Avec un ordinateur, vous ne faites rien du tout, vous faites du maquillage. Mais ce n’est pas de la musique. La musique s’écrit encore comme au Moyen Âge, avec une plume d’oie, de l’encre et du papier.

    La plupart des musiciens sont dans la nostalgie de ce qu’ils ont fait et vous, vous êtes tout le temps dans la création.
    Oui, parce que moi, la nostalgie, ce n’est pas mon fort. Je ne crache sur rien, je n’ai honte de rien, mais chez moi je n’ai rien du tout de ce que j’ai fait. Je n’ai ni disques, ni films ni rien, parce qu’il y a à mon sens deux dangers. Le premier c’est qu’on écoute des choses anciennes, “Oh qu’est ce que c’est bien ! Oh, mais c’est épatant, j’avais oublié”, pour s’en resservir et être tenté de le remettre sur le marché. Ou alors, on écoute des choses que l’on a faites dans le passé.

    Et on les critique.
    « Comment j’ai laissé passer ça, ce n’est pas possible… ». Pour éviter ces deux dangers, j’ai tout gommé.

    On dit souvent que votre musique ressemble à la France, avec ses envolées, avec ses montées d’euphorie, avec sa tristesse, avec sa mélancolie.
    Avec toutes les émotions, bien sûr. J’ai beaucoup vécu, j’ai beaucoup travaillé aux États-Unis, à Hollywood, tout ça. Je me sens un peu américain, je me sens un peu russe aussi, je me sens un peu chez moi partout.

    Vous la voyez comment, la France d’aujourd’hui ?
    Je ne sais pas, je suis un peu découragé par toute cette foire, qui existe pendant…

    Les élections ?
    Les élections, c’est vraiment… Ce n’est pas très net. C’est surtout la haine qui vient et puis tout à coup, tout le monde dit du mal aux autres, puis les gens dénoncent. Je ne trouve pas ça digne de gens qui ont peut-être un peu d’importance dans l’avenir.

    De qui vous parlez ?
    Je ne sais pas. Je parle en général.

    Vous allez sur Internet un peu ?
    Non.

    Non pourquoi ?
    Non, parce que c’est un monde qui m’échappe. Je suis un classique. Dans ses écrits, Picasso disait : “il n’y a dans l’art que les classiques”. Les autres ont pris le mauvais chemin et se trouvent devant un mur un jour ou l’autre. Un jour très proche. (À propos de danse classique) : Je vais écrire un opéra pour l’Opéra de Paris.

    Vous vous donnez combien de temps pour réussir à le faire ?
    Pour écrire un ballet ? Il faut 6 mois. Long, mais passionnant.

    Si par exemple là on se mettait sur ce piano, est-ce qu’on pourrait se faire des kiffs ensemble ou pas ?
    Des quoi ?

    Des petits kiffs.
    Des quoi ?

    Des plaisirs.
    Non, mais quel mot vous avez employé ?

    « Kiff ».
    C’est un mot arabe ?

    Oui. Ça veut dire le plaisir.
    « Kiff » ça veut dire ça ? Moi je ne l’ai jamais employé encore. Mais peut-être que si vous insistez…

    On peut se faire kiffer ?
    Non c’est comme ça. Ce qui vous passe dans la tête. L’improvisation que j’adore faire. La musique de jazz, c’était l’un de mes moments favoris dans la vie, et j’ai beaucoup joué avec des gens supers, sublimes.

    Mais quand on joue par exemple avec Miles…
    Oui ?

    Comment on se sent quand on a son piano et qu’il y a Miles Davis qui débarque ?
    Eh bien, on écoute Miles et on essaie de s’approcher de lui, de le servir et d’être l’élément de berceau dans lequel il va pouvoir être à l’aise.

    Il y a quelque chose que vous dites toujours : “Je ne fais pas des musiques de film, je fais des musiques qu’on utilise dans les films.” Vous pensez d’abord à la musique.
    Oui parce que vous savez, une musique de cinéma, elle existe seule. Alors ce qui est formidable dans la musique de cinéma, c’est que grâce aux films et à l’histoire on va trouver des mélodies, des harmonies, des émotions, on va trouver des oeuvres musicales qui vont naître du film… C’est-à-dire que c’est le film qui va vous donner l’idée de ces musiques. Et moi j’ai écrit beaucoup de choses grâce au cinéma et je lui dois ça. Mais j’exige toujours dans mon travail que la musique puisse être exécutée. Seule, en oubliant le film.

    Quand par exemple, Sean Connery vous supplie de faire la musique d’un James Bond et que vous dites “Non, non, non”…
    Oui, parce que je voulais arrêter. Vous savez, moi j’ai travaillé par tranches. Ma moyenne, c’est une dizaine d’années. Et j’avais terminé mon cycle à Hollywood. J’avais tellement travaillé, j’avais fait près de 150 films là-bas et j’ai terminé par un film de Barbra Streisand, un musical que j’ai adoré faire, qui était Yentl. Et puis un coup Sean m’appelle, je ne le connaissais assez bien et il me fait : “Michel viens, viens vite”, je lui dis : “Mais qu’est-ce qu’il y a ? » « Viens, j’ai un film pour toi, je veux que tu fasses la musique.” Je lui dis : “Non, non, non j’arrête, c’est fini, j’ai renvoyé tout le monde. »

    Parce que vous savez, quand on fait très longtemps la même chose, on finit par se lasser un peu. Car je crois qu’il y a un secret que j’ai découvert par hasard, c’est d’être débutant.

    Rien ne me plaît plus que d’être débutant. C’est-à-dire que si aujourd’hui on me demande de faire quelque chose, que je n’ai encore pas fait, immédiatement ça m’excite, j’accepte, car je ne sais pas du tout ce que l’on va faire. Car quand on est débutant, on est audacieux, on ne sait pas très bien ce que l’on fait et je crois que c’est là où l’on est à son meilleur.

    Vous avez aussi fait de la musique pour les dessins animés.
    Oui, bien sûr.

    Vous vous souvenez du générique de « La Vie (Il était une fois… La vie) » ?
    C’est marrant.

    Pour vous, ça prend combien de temps ? C’est un enfantillage vraiment ?
    Il m’est arrivé de passer quelques fois une semaine sur une pièce de trois minutes à écrire et parfois on doit écrire en une heure.

    Et par exemple, quanf vous allez à la radio et qu’on vous rejoue Les Demoiselles de Rochefort, qu’est ce que vous ressentez quand vous le ré-entendez encore ?
    Et bien ça transporte à l’époque où on l’a écrit avec Jacques Demy, les moments merveilleux qu’on a passés ensemble. Vous savez, quand je cherche un thème, pour un film ou surtout pour un musical, comme celui que vous proposez, je n’écris pas un thème ou deux, j’en écris trente ! Et je les joue à Jacques : on peut faire comme ça, ou bien comme ça... Alors lui, il est fou. Parce qu’il me dit : “Écoute je suis noyé dans toutes ces idées, c’est formidable, je ne sais pas lequel on va choisir ». Je lui dis : “Prends ton temps, tu as le temps.” Et comme ça, ça m’aide. Mais la plupart des thèmes que je propose sont une possibilité. Donc j’adore ça.

    Aujourd’hui, on est quand même dans une culture du recyclage, où l’on peut sampler la musique, l’échantillonner…
    Ça non, ce n’est pas vrai, ne dites pas ça ! Bien sûr, ceux qui n’ont pas d’idées, qui n’ont rien à dire, ils prennent les vieux machins, ils essaient de les tordre un peu pour que ça ait vaguement un côté actuel. Mais c’est faux, c’est des mensonges. Ça, c’est de l’industrie populariste lamentable. Non, ce n’est pas ça. La création c’est autre chose, c’est plus noble, plus difficile, plus complexe.

    La La Land c’est quoi pour vous ?

    C’est formidable, j’ai adoré ce film. Ce n’est pas que la musique est intéressante, mais le film est tellement plein de vie, d’audace ! Vous l’avez vu ? Vous avez aimé ?

    Non, moi je n’ai pas aimé.
    Oh non ! Au revoir Monsieur. (rires) Alors c’est mignon parce que le réalisateur Damien Chazelle est venu à Paris, et la première projection qu’il y a eu, c’était pour moi.

    Parce qu’il a dit, « je voulais faire un filmQuand j’étais enfant, Les Parapluies de Cherbourg, j’ai vécu avec ça, j’ai vu le film 23 fois. Je connaissais les partitions par coeur et j’ai voulu faire un film comme Les Parapluies, en hommage à Demy et à vous« . Je lui fais : ”tu es très gentil”, c’est tout à fait charmant. Moi j’ai trouvé sa mise en scène formidable.

    Vous n’allez pas me dire que le premier plan qui dure une bobine entière (dix minutes) – ce n’est plus des bobines, mais ça revient au même – il y a dix minutes sur les toits de toutes les voitures prises dans un embouteillage où elles ne bougent plus, où tout le monde chante, danse, leurs joies s’expriment, explosent, sautent, crient ! Quelle leçon de bonheur ! Moi j’étais debout dans la salle après dix minutes en disant : “Oui, oui !” Pas vous ?

    Faut qu’on se reparle. Oui, peut-être, j’ai peut-être des conseils de vie à prendre de vous. Et Frédéric Beigbeder, on peut en parler ?
    Oui.

    Quand je vous ai vu sur scène lors de l’avant-première de L’amour dure 3 ans, vous étiez comme un ado.
    Oui, je suis un ado.

    Et il y a Frédéric Beigbeder qui tenait à vous dire quelque chose.
    Message vidéo de Frédéric Beigbeder : Bonsoir Michel. C’était un grand honneur pour moi de te rencontrer et de travailler avec toi. Je voudrais raconter pour les spectateurs : je t’ai rencontré dans la rue, et je t’ai parlé de L’amour dure 3 ans, où il y avait une scène où tu devais jouer sur ce piano, sur une plage à Ilbarritz dans le Pays Basque, habillé en smoking. Et à ma grande surprise, non seulement tu as accepté, mais tu as tenu parole.

    Parce qu’entre le moment où je t’en ai parlé et le tournage, il s’est passé quatre ans. Et comme l’amour dure 3 ans, et bien… quatre ans, ça n’aurait pas dû marcher. Et pourtant, ce qui est très rare dans le cinéma, tu as tenu ta promesse. Tu es dans le film et c’est un immense honneur pour moi. Alors pourquoi j’admire Michel Legrand ? C’est un très grand compositeur, je suis comme tout le monde traumatisé par les comédies musicales avec Jacques Demy. Je constate d’ailleurs que ses comédies musicales n’ont jamais été égalées, parce que La La Land de Damien Chazelle est un hommage aux films de Michel Legrand et Jacques

    Demy. Mais en dehors de ça, il y a des chansons sublimes dont une qui est dans L’amour dure 3 ans – je suis très heureux -, c’est la chanson de “L’affaire Thomas Crown” et simplement, je voudrais demander à Michel, pourquoi on ne s’est pas vu depuis plus de 6 mois. Est-ce que c’est lié à son mariage, est-ce que depuis qu’il est marié, heureux, épanoui sexuellement, il ne rappelle plus ses anciens amis.

    Vous avez déjà fait la fête avec Frédéric ?
    Non.

    Jamais ?
    Non. Mais vous savez, moi je me méfie un peu des fêtes, parce qu’il y a plein de manières de faire des fêtes. Et souvent, des fêtes sont défaites. Et je n’aime pas trop ça.

    Vous avez raconté une anecdote qui m’a touché, vous avez dit : “Quand j’avais 16 ans dans ma tête, j’en avais 40”, et une jeune fille est venue me voir, je lui ai dit : “Je n’ai pas le temps, ma vie c’est la musique”.
    C’est vrai. J’étais un imbécile incroyable, mais quand on est jeune, on est bête. On est très bête, car on croit savoir, mais on ne sait rien du tout.

    Mais maintenant, ça va ?
    Oui, à 17 ans, j’en avais 60.

    Et à 85, vous en avez 17.
    Même pas.

    Michel Legrand, dites-moi ce que je peux vous souhaiter ?
    D’être centenaire. J’y tiens beaucoup. Pour que le plaisir de vivre dure le plus longtemps possible, jusqu’au moment où on commence à être fatigué de toujours croire que, là, il faut partir et disparaître. Mais tant qu’on a de la force, on a de la joie, on a du bonheur, on a du plaisir, on a de la curiosité, tant qu’on est comme ça, il faut continuer de vivre très longtemps. Puis un jour on est vraiment fatigué, à ce moment-là, on s’en va, mais pas avant.

    Donc rendez-vous dans 15 ans ?
    Même 20 vous pouvez dire.

    Inch’Allah.
    Inch’Allah.

    Le Gros Journal CANAL+ Michel Legrand

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