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    QUI ES-TU… Sameer Ahmad

    Qui es-tu ?
    Je m’appelle Sameer Ahmad – je m’appelle vraiment comme ça. Je viens de Montpellier. Je fais du rap occasionnellement : au départ, je suis dans l’enseignement, je travaille souvent avec des réfugiés. Mon dernier album s’appelle Perdants Magnifiques, on a mis un an et demi à le faire.

    Les deux premiers titres, « Nouveau Sinatra » et « Drago », ont été faits il y a un an et demi. Ils ont donné la couleur musicale. Ensuite, on a fait « Barabbas » et on a enchaîné sur une autre phase un peu plus mystique, disons plutôt ésotérique. Et puis des morceaux « rap-rap », vraiment pour m’amuser. Je ne suis pas du tout tout seul à l’avoir fait d’ailleurs, je l’ai fait avec cinq ou six producteurs. Le choix des prods c’est le truc le plus casse-tête qu’on ait eu à faire.

    « Perdants Magnifiques », qu’est-ce que ça signifie ?
    J’ai l’impression que cet album se suffit à lui-même, j’ai presque du mal à en parler… Perdants Magnifiques, c’est l’idée que parfois, on a l’impression que certaines personnes, vis-à-vis des règles et des consensus généraux, ont perdu, ou ne sont pas dans la norme. Mais si on regarde les vraies valeurs, ce sont eux, les gagnants.

    C’est-à-dire ?
    Tu vois Rocky, le film ? Rocky perd. Finalement, il a perdu au regard des règles de la boxe, mais au fond les gens savent bien que c’est lui qui a gagné. Officieusement, tout le monde le sait. C’est quelque chose qui est récurrent, dans les combats qu’on mène en général, et même dans la musique.

    Et si on rapporte ça à toi, qu’est-ce que ça donne ?
    Je fais ça de façon amateur, le rap. Je ne veux pas être surexposé, je ne vais pas battre des records de ventes. Et en même temps, on est souvent cité comme l’un des meilleurs albums de rap français de l’année. On peut réussir hors des règles, des conventions, tout en sachant qu’on a gagné.

    On loue souvent ton écriture.
    Oui c’est assez drôle, parce que je n’écris pas vraiment. Tout ça, c’est plutôt oral. C’est des phases qui viennent, comme ça : tu trouves des trucs et tu regroupes tout par humeur. C’est comme des flashes blancs qui t’arrivent, tu le ressens. Et puis la rime vient logiquement, c’est évident. Quand ce n’est pas assez naturel, je lâche l’affaire.

    « Trop sophistiqué c’est péché » ?
    Exactement, il faut que ça reste très instinctif.

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    Il y a pourtant, dans tes textes, un côté très littéraire. En écoutant ton album, je n’ai pas pu m’empêcher de penser dans une certaine mesure au mouvement du Parnasse, avec l’intertextualité, les références aux mythes, toutes ces images qui s’enchaînent…
    J’ai un pote qui me dit ça oui, il me dit qu’il y a un côté parnassien. Mais le Parnasse c’est faire du beau pour du beau, pour le style. Même si pour les gens c’est un compliment, ça m’a toujours un peu surpris : je n’ai pas voulu faire un truc intellectuel.

    J’étais plus dans la forme que dans le fond, j’avais surtout envie de faire un truc musical.

    Après, c’est vrai que mon travail sur la langue française est plus un travail sur les sonorités que sur le fond. Mais je ne trouve pas que ce soit beau. Quitte à comparer, je trouve que ça se rapproche plus de Tarantino que de Charles Baudelaire. C’est de l’oralité pure, ce n’est pas de l’écrit : si tu jettes un oeil au texte imprimé, ça se voit.

    On peut plutôt te qualifier de conteur alors, tu es d’accord avec ça ?
    Je suis d’origine irakienne, donc certainement. On a toute la mythologie de la Mésopotamie, Gigamesh, Sargon d’Akkad, qui a inspiré le mythe de Moïse… Je m’y suis énormément intéressé dans le passé. Quand tu te dis « je suis descendant de cette civilisation », inconsciemment, ça finit par ressortir…  Tu en fais un acte esthétique, tu te sers de tout comme matière. Finalement, tu écris toujours la même chose, mais tu essayes de trouver des points de vue différents.

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    Sargon d’Akkad par Maxence Memmi, sur la pochette de Perdants Magnifiques

    Cette filiation irakienne dont tu parles se ressent beaucoup dans ton album : tu peux nous en dire plus ?
    J’ai 37 ans, je suis né en Irak. J’ai vécu à Bagdad, mais mes grands parents sont de Bassorah. Je suis parti vers 5 ans ou 6 ans, après on est partis en Algérie, ils y amenaient les gens du Machrek pour réarabiser le pays. Et puis on est venus en France, à mes 8 ans et demi. Le truc premier dont je me rappelle de la France, c’est le film Rabbi Jacob, on l’a vu à la télé.

    Mon père attachait une grande importance à l’école, il fallait écrire, écrire, lire, lire et encore lire. On n’avait même pas le droit d’être premier ex-aequo. Il disait « Si tu es premier ex-aequo avec Frédéric, ils vont prendre Frédéric ». Il s’est battu pour aller à l’école, il a été thésard en Irak, il ne comprenait pas que moi, en France, je fasse du skateboard, que j’aie intégré le côté occidental des choses, au-delà des trucs chiants, aller à l’école, lire tout le temps…

    Et ta mère ?
    Elle aime tout ce que je fais, de toute façon (rires).

    Une petite question sur l’intro de ton album. C’est un sample de Donnie Brasco, tu peux m’expliquer ce choix ?
    Je voulais faire le contrepied du truc animalier, un peu balourd, qu’il y a souvent dans les intros, avec quelque chose d’un peu plus recherché. Il a ce côté « Perdant Magnifique » chez Donnie Brasco (ce film de 1997, avec Al Pacino et Johnny Depp, retrace l’histoire de Joe Pistone alias Donnie Brasco, un membre du FBI infiltré dans une famille mafieuse. Bien intégré, il ne parvient plus à faire la part des choses entre son métier et ses sentiments). Il réussit sa mission, mais il fout tout en l’air, il a perdu ce qui le contruisait en tant qu’homme. C’est aussi un clin d’oeil au rap qui samplait des voix de films, à Illmatic de Nas (dont l’intro contient des samples du film sur la culture hip hop Wild Styles, de Charlie Ahearn, tourné en 1982, NDLR).

    Qu’est-ce qui a changé entre tes différents albums ?
    Avant j’étais plus terre à terre, plus « rap conventionnel ». Petit à petit tu t’ouvres, tu as moins de choses à prouver, et plus de choses à te prouver. Tu te laisses aller, tu es moins dans le retenue. Voilà, j’ai appris le « lâcher-prise ». Il y a quelques temps, je réécoutais mes tous premiers enregistrements, et je me disais : « même dans la voix, tu te déguises ». Le plus dur, c’est de faire de plus en plus simple, de plus en plus naturel. Pas simpliste, simple. C’est le Graal pour moi.

    N’importe qui qui arrive à ça – à la sincérité – est validé par les gens, quel que soit le genre.

    Et la prochaine étape?
    Là je suis à sec, il faut que je me régènere un petit peu (rires). Je ne pense pas à la suite. J’y vais quand j’en ai envie.

    Photographies © zo. – abcdrduson.com

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    Commentaires
    Laura Aronica
    Rédactrice en chef adjointe
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