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    QUI ES-TU… Fatoumata Kebe, future astronome qui veut nettoyer l’espace

    Qui es-tu ?
    Je suis Fatoumata Kebe, j’ai 29 ans et je suis en dernière année de doctorat d’astronomie. Je travaille sur les déchets dans l’espace, les débris spatiaux.

    Les débris spatiaux, qu’est-ce que c’est ?
    Ce sont les traces d’activité humaine dans l’espace, tout ce qu’on y a laissé. Des morceaux de fusées, par exemple. Moi, je travaille en particulier sur la collision et l’explosion de ces objets. J’essaye entre autres de déterminer en combien de débris va être fragmenté l’objet. 

    débris

    Une cartographie des débris spatiaux en orbite basse, là où ils sont le plus concentrés. © NASA

    Comment t’es venue l’envie de t’atteler à ce sujet ?
    Il y a quelques temps, je suis partie dans un programme à la NASA. Là-bas, j’ai suivi un cours d’environnement spatial à ce sujet, avec un ingénieur de l’Agence Spatiale Européenne. Ça m’a plus parce qu’à l’époque j’hésitais entre le domaine spatial et celui de l’environnement : là, ça traite de l’environnement dans l’espace, c’est parfait.

    C’est le métier du futur ?
    J’espère ! On laisse des traces partout où on passe : il y a de quoi faire.

    Là, des débris, il y en a deux millions autour de la Terre, en orbite.

    Les plus connus ce sont sûrement ceux les objets laissés par les hommes sur la Lune, quand ils y ont mis les pieds. Certains voient ça comme des déchets – la NASA, elle, appelle ça de l’ « archéologie spatiale ».

    Comment fait-on la distinction entre ce qui relève de l’archéologie spatiale et ce qui relève de la pollution, du coup ?
    C’est de la politique. Disons que chacun fait un peu comme il veut.

    Normalement, quand un pays envoie un objet dans l’espace, il doit l’enregistrer aux Nations Unies, auprès d’un service qui s’occupe de ça.

    Dans la base de données, il n’y a que 4000-5000 objets qui sont enregistrés, mais à l’observation du ciel, ils se sont rendus compte qu’il y en a au moins 4 fois plus qui sont envoyés depuis la Terre. En gros, les États signent des conventions qu’ils ne respectent pas.

    Comment t’es venue l’envie d’exercer ce métier ?
    C’était un rêve d’enfant. Depuis toute petite, je voulais faire de l’astronomie. Je regardais les images d’étoiles et de planètes et ça me passionnait. Mais je ne savais pas comment m’y prendre pour y arriver. Après un bac S, je suis partie à la fac. J’ai fait un master en mécanique des fluides, mais comme il n’était pas assez tourné vers le spatial, j’ai fait des stages à l’Agence spatiale européenne, au CNRS, etc. Ensuite, je suis partie un an au Japon pour me former à l’ingénierie spatiale, dans la construction de nanosatellites. Là je fais ma thèse (à l’Observatoire de Paris et à l’Université Pierre et Marie Curie) qui est bientôt terminée, ensuite on verra. Pour devenir officiellement astronome, il faut un poste. Mais c’est précaire, on ne va pas se mentir, c’est la recherche…

    fatoumata kebe

    Photographie  © HappyHappening

    Et en tant qu’astronome en devenir, tu observes les étoiles au jour le jour ?
    Ça se fait de moins en moins dans l’astronomie. Moi je le fais pour me former en tant qu’astronome, mais pas directement pour mon travail – c’est essentiellement des calculs, sur ordinateur.

    Tu es presque astronome mais tu as déjà été as été pas mal médiatisée. Tu peux m’expliquer pourquoi ?
    Tout à commencé avec une vidéo où j’intervenais pour We Talk, un événement où ils font parler des femmes sur leur parcours avec une thématique différente chaque année. L’année où je suis passée, c’était « Ne pas faire siennes les limitations des autres ». Dans mon cas, ces limitations étaient celles de mes profs ou des gens du domaine qui me disaient « tu n’es pas faite pour ça ».

    Et puis là, il y a l’exposition Femmes dans l’espace, en ce moment. Ils ont pris ma tête pour l’affiche ! Il y a 90 portrait de femmes, dont 3-4 Françaises, et parmi elles, je suis la seule en Île-de-France, donc je parle le plus souvent aux médias. Et après je me suis rendue compte, en voyant certains retours, que j’étais un peu devenue l’objet de toutes les passions.

    C’est-à-dire ?


    En fait, je réponds à plein de critères. Je suis une fille, noire, je viens du 93 (de Noisy-Le-Sec, NDLR), je suis d’origine malienne… Tout est systématiquement ressorti.

    Dans un article, récemment, ils ont mis « astronome franco-malienne », alors que je suis française et que je ne l’évoquais pas du tout dans l’interview. Dans la vidéo We Talk, je fais une blague où je dis que je suis une femme de ménage de l’espace. Maintenant c’est repris dans les médias pour me définir, alors que c’est une blague dans la vidéo.

    Tu peux m’expliquer ?
    À un moment donné, dans le discours, je dis que ma mère est femme de ménage, et je dis pour rire : « Mais attends, je me rends compte que moi aussi je suis femme de ménage, mais dans l’espace« , et j’ajoute : « Ah il y a une évolution quand même, de la Terre à l’espace il y a une courbe qui va vers le haut !« . Je ne connaissais pas les milieux du journalisme et de la communication, leur manière de fonctionner, de prendre un terme et « BAM » on va te définir comme ça, que tu le veuilles ou non. Un autre truc que je n’ai pas trop apprécié : les gens qui mettent « de famille modeste ». Si la fille avait été blanche, on aurait mis ça ?

    Je ne sais pas. Tu penses ?
    Je ne sais pas non plus. Mais je sais qu’il y a quelqu’un un jour qui a fait un article sur moi et sur une autre fille, qui était dans l’astrophysique comme moi. Pour elle, ils ont mis comme titre « Exploratrice de l’univers », pour moi ils ont mis « Étoile noire de l’astronomie ». Dans l’article il y avait « famille modeste », « 93 », et seulement deux mots pour mon travail.

    C’est paradoxal, parce que comme tu le dis, toi-même tu as voulu prendre la parole pour dénoncer des clichés, et finalement tu te les prends quand même, mais dans l’autre sens. Prise à ton propre piège ?
    Ce que je leur reproche, c’est que je suis montrée comme une belle histoire, enfin surtout comme une histoire unique.

    Il y a d’autres personnes comme moi ! C’est juste qu’on ne les connaît pas. Ces gens-là, on ne les met pas en avant.

    Comment tu as envie qu’on parle de toi, en fait ?
    Je voudrais qu’on parle de mon travail !

    Eh bien parlons-en justement, quel est ton but, concernant les débris spatiaux ?
    Quand on parle des débris spatiaux, aujourd’hui la moitié est créée soit par une collision soit par une explosion. Aujourd’hui, on a une réaction naturelle qui veut dire que même si on arrêtait d’envoyer des objets dans l’espace, le nombre de débris ne cesserait jamais d’augmenter.

    Un débris de 5 centimètres, dans l’espace, ça a à-peu-près l’énergie d’un bus. Et ça peut avoir des conséquences très lourdes.

    il suffit qu’il y ait un impact au niveau du réservoir d’un satellite, par exemple, pour que la situation devienne grave.

    debrisUne vue plus large et oblique des débris en orbite © NASA

    Et c’est déjà arrivé ?
    Pas comme ça. Mais ça arrive qu’il y ait des accidents, qu’un satellite disparaisse… Ce sont les astronomes qui s’en rendent compte, parce qu’un pays avouera rarement que c’est arrivé. En tant que pays, tu es responsable de ton satellite, même s’il est vieux. Donc pour eux, c’est plus simple d’étouffer ça.

    Et il y a des conventions ? Des accords à l’échelle internationale ?
    Il y a des convergences, au niveau européen par exemple, mais les pays font les choses à leur rythme. En tout cas, un pays ne peut pas faire ça tout seul dans son coin. Il y a des pays où il n’y a rien du tout, et des pays où ça avance. La France a mis en place une politique spatiale. Mais ça coûte très cher, donc en général, les pays y vont plutôt à reculons.

    Quel est ton défi, à ta propre échelle ?
    On va devoir nettoyer l’espace. Il va falloir trouver une méthode de nettoyage, je travaille là-dessus.

    L’espace autour de la Terre est trop encombré. On ne pourra pas envoyer de nouvelles fusées, de nouveaux satellites, sans qu’ils risquent d’être détruits par un débris.

    Et ça, c’est à quelle échéance que ça peut commencer à être dangereux ?
    La NASA estime la date à 2025. En sachant que dans l’espace, tout prend énormément de temps à se mettre en place, ça laisse très peu de temps. Il y a des entreprises qui ont commencé à travailler dessus, dont une entreprise singapourienne, Astroscale, qui affirme qu’elle lancera bientôt son aspirateur. Chacun travaille sur sa propre méthode.

    En ce moment, tu es l’une des femmes présentées dans l’exposition « Space Girls ». Est-ce que tu peux m’en parler un peu ?
    C’est une exposition qui présente 90 portraits de femmes venues de partout dans le monde. Il y en a 18 qui sont en interview vidéo. C’est l’agence de photographie Sipa qui est à l’origine du projet.

    D’habitude, on ne le voit pas, les femmes. On est à peine 17% dans le domaine du spatial.

    Parfois je fais des devinettes aux collégiennes et je leur dis : citez-moi une femme qui travaille dans le domaine du spatial. Elles ne savent jamais me répondre. Même dans les médias, quand on invite des experts à propos d’astronomie, ce sont toujours des hommes… J’ai rarement vu une femme parler d’astronomie dans les médias.

    Comment faire pour que le regard sur l’astronomie, sur les métiers de l’espace, soit moins « masculin » ?
    Je pense que le problème est plus large. Il y a un problème des femmes dans les sciences, dès le lycée. Une fois arrivées à l’Université, ça dégringole avec le temps. On est très peu plus tard, post-doctorat.

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    Vue au-dessus du pôle Nord © NASA

    Et pourquoi toi tu as continué alors ?
    Parce que je suis butée. Je continue, je vais le plus loin possible, et puis je me dis qu’on verra, pour tout ce qui est de l’emploi… C’est vrai que c’est long, pas mal de filles, autour de moi, m’ont dit par exemple « Fatou je veux une vie de famille ». Les filles ont un manque de confiance en elles, dans ce milieu.

    Tu as le sentiment d’avoir été découragée ?
    On a voulu me décourager oui. On me disait « c’est trop dur, arrête-toi, tu devrais peut-être te reposer ». « Ce sont tes émotions qui te jouent des tours, tu ne vas pas supporter toute cette pression », etc. Des trucs de meufs, quoi. Et sinon, quand tu réponds au téléphone et que tu es avec ton collègue, on te prend systématiquement pour la secrétaire. Disons qu’il n’y rien qui est fait pour que les femmes se sentent aidées et restent dans le milieu.

    Justement, quelles dispositions pourrait-on imaginer ?
    Je suis contre la discrimination positive, donc c’est un peu compliqué. Je pense qu’il y a un travail à faire avec les filles, en général. C’est quelque chose de profond.

    On m’a déjà dit :  » T’es pas une vraie fille, tu bosses dans le spatial ». Ça prouve qu’il y a un changement à faire dans les mentalités, dès l’école.

    À ce propos, tu as créé une association, l’Éphéméride, l’année dernière. Tu vas dans les écoles. Quelle est ta démarche ?
    Des collèges et des lycées m’ont appelée pour que j’intervienne chez eux. C’est face aux questions des élèves que j’ai eu l’idée de créer l’association. Ils me disaient tout le temps « Ah mais c’est un truc de malade, tu fais de l’astronomie ».

    Je voulais leur dire : tu sais l’astronomie ça fait scintiller les yeux, et je ne dis pas que ce n’est pas dur… Mais simplement que si tu veux tu peux y arriver – il suffit de travailler.

    Du coup je me suis dit « je vais leur donner des cours d’astronomie, ils vont voir qu’ils peuvent y arriver, et quand ils verront qu’ils y arrivent, peut-être que ça va les porter pour aller dans d’autres domaines ». On leur fait visiter l’Observatoire de Paris, où je travaille, on leur fait manipuler les instruments… L’idée c’est de continuer… Et si possible, de le faire à plus grande échelle avec le temps.

    Photographie à la Une © Laurence Geai/Sipa Presse

    – « Space Girls Space Women », une exposition photographique au Musée des arts et métiers et sur les grilles du jardin de l’Observatoire de Paris, du 18 juin au 1er novembre 2015. –

    Sciences Qui es-tu ? Astronomie

    Commentaires
    Laura Aronica
    Rédactrice en chef adjointe
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