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    CLIQUE TALK : le pâtissier Yazid Ichemrahen, 25 ans, champion du monde et ancien enfant de foyers

    Parfois, en tant que journaliste, on prépare une interview en ayant l’intuition de l’orientation que va prendre la discussion. Et parfois, on est complètement pris de court, voire même abasourdi par ce que l’on entend. C’est le cas de cette rencontre avec Yazid Ichemrahen.

    Originaire d’Épernay, ce jeune pâtissier de 25 ans a grandi dans des foyers pour enfants et vécu dans la rue avant de remporter, en 2014, le prestigieux Championnat du Monde des Desserts Glacés. Aujourd’hui, il dirige une grande pâtisserie, est consultant dans le monde entier et raconte son histoire dans Un rêve d’enfant étoilé, son autobiographie. Pour Clique, il revient sur son parcours incroyable et partage quelques conseils de vie – sans renier son amour des mousses au chocolat de chez Lidl.

    Les créations actuelles de Yazid Ichemrahen.

    Clique : Première question. Comment un petit mec d’Épernay devient Champion du Monde de Desserts Glacés ?
    Yazid Ichemrahen : Je suis né dans la Marne à Épernay, ma mère et mon père sont Marocains et nés au Maroc. Ma mère avait un titre de séjour pour rester en France, mais je n’ai pas connu mon père. J’ai très vite été placé en famille d’accueil.

    C’était chez des Français bien élevés de soixante-dix ans, j’avais une éducation un peu stricte : pas de coudes sur la table, la raie sur le côté avec les cheveux bien plaqués…

    Mais vers l’âge de neuf ans, ma famille d’accueil s’est mise à la retraite. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé dans un foyer, à Avenay-Val-d’Or, avec mes baskets STL à scratch qu’on mettait à la maternelle, et ma raie sur le côté…

    Tu devais être en décalage complet…
    En fait, le foyer c’est un peu chacun pour sa peau. Il y avait des Noirs, des Arabes, des Français, tout ce que tu veux. Les petits étaient avec les grands, les grands étaient avec les petits, c’était vraiment un truc un peu dingue. Je me suis fait victimiser pendant deux ans dans le premier foyer où j’étais… Dans le deuxième, la donne a un petit peu changé… C’était aussi vers Épernay, au foyer Sainte Chrétienne.

    Le foyer Sainte Chrétienne à Épernay.

    Comment ça s’est passé là-bas ?

    Là-bas, j’ai commencé à rentrer dans une dynamique où je me foutais un peu de tout, et je suis devenu très violent avec tout le monde et n’importe qui. J’ai fait beaucoup de bêtises…

    Quel âge avais-tu à ce moment-là ?
    J’y suis resté de l’âge de 10 ans jusqu’à environ 14 ans. J’ai aussi fait des trucs un peu chauds avec des grands du quartier d’à côté, c’était compliqué. Un jour, je me suis retrouvé devant le juge des enfants. Ils m’avaient fait visiter la prison pour enfants. Le juge m’avait dit « soit tu trouves une formation et tu fais quelque chose, soit tu finis là-bas ».

    C’est à ce moment là qu’intervient la pâtisserie ?
    Oui. Les deux fils de ma famille d’accueil étaient pâtissiers. Je me suis rendu compte que, dans ma vie, je n’avais jamais eu de reconnaissance. Ma seule reconnaissance, c’était mes gâteaux en fait, c’est vraiment ce qui m’a sauvé la vie.

    Quand tu commences à grandir, la reconnaissance que tu as, qui forge ton éducation, se trouve dans le regard que tes parents te portent. Quand tu n’as pas ça, que tu es au foyer tout seul, forcément tu te cherches…

    Pour toi, cette recherche est passée par beaucoup de choses ?
    Ça passe par plein de cases différentes : la violence, les bêtises, les trucs où tu es toujours confronté à toi-même. Quand tu ne veux pas aller à l’école parce que tu as honte d’arriver dans un camion bâtard, alors que les autres montent dans des voitures normales avec leurs parents… Il y a plein d’aspects comme ça à affronter.

    Aujourd’hui, Yazid Ichemrahen dispense lui-même des cours dans sa Pâtisserie.

    Dans quel état d’esprit es-tu quand tu commences la pâtisserie ?
    J’avais quatorze ans et je me suis dit « je vais faire de la pâtisserie parce que les deux fils de ma ‘tante’ ont toujours fait ça ». Je voyais mon oncle et ma tante accorder de l’importance à leurs enfants, Laurent et Danny, par rapport à ça. Donc j’ai voulu faire comme eux. Ils étaient pâtissiers, mais chez Leclerc. Ils faisaient un peu des trucs tranquilles, mais ça a bercé mon enfance.

    Aujourd’hui, je me retrouve souvent dans des endroits magnifiques, je travaille avec les plus grands chefs du monde et on me dit « tu dois être exigeant en pâtisserie… » Mais en fait je suis le mec le moins exigeant de la Terre !

    Ce qui me fait plaisir, encore aujourd’hui, c’est quand je vais chez Lidl et que je prends les mousses au chocolat dégueulasses, à 27 centimes. (rires) Parce que c’est le goût de mon enfance !

    Approuvé par un Champion du Monde.

    C’est le goût que l’on m’a inculqué avec les gâteaux de chez Leclerc. Tous mes gâteaux d’anniversaire étaient des fraisiers et des poiriers de chez Leclerc, que me faisaient Laurent et Danny. On était heureux comme ça.

    Comment se passe l’apprentissage ?
    À quatorze ans donc, je commence à me mettre dans la pâtisserie. J’arrête de vendre des trucs bizarres et d’être violent. Je me suis vraiment mis dans un monde à part, avec mon premier patron qui me faisait commencer à quatre heures du matin.

    En fait, avec le temps, je me rends compte qu’il m’a sauvé la vie, parce qu’il savait très bien que si j’étais fatigué, je ne rentrerais pas ensuite au foyer pour faire des conneries.

    J’ai continué dans ce sens-là et j’ai attaqué un vrai apprentissage. Mais parfois c’était compliqué… 

    C’est-à-dire ?
    Tu passes par des tâches que tu perçois comme dégradantes au début. Je faisais la vaisselle, je nettoyais les toilettes, je remontais les sacs de farine de trente kilos, des trucs de merde. C’était une éducation à la dure. J’ai dit au patron : « ça fait six mois que je suis chez vous et je monte les sacs de farine, je nettoie les chiottes, je fais les plaques, je fais la vaisselle et j’ai pas touché un seul gâteau ! » Il pose sa main sur mon épaule et me dit : « tu sais mon petit, en fait ça fait six mois que je t’ai donné un travail à faire, si tu avais accéléré un peu, peut-être qu’après on t’aurait fait toucher à des gâteaux ». Je n’avais rien compris sur le coup mais le lendemain, je me suis dépêché comme jamais ! Et j’ai pu faire des éclairs ! Ça a été ma première leçon de vie : il fallait donner pour recevoir.

    L’éclair au chocolat des boulangeries Paul.

    À 17 ans, tu déménages à Troyes et tu passes sous la direction de Pascal Caffet, Meilleur Ouvrier de France et Champion du Monde de Pâtisserie. Qu’est-ce qui t’a poussé à tout quitter ?
    Le foyer, c’était vraiment la merde. J’en arrivais à un moment où j’avais peur de moi-même. Il fallait vraiment que je quitte un peu tout ça, et surtout il fallait que je quitte Épernay où j’avais beaucoup trop de mauvaises images en tête. J’avais une espèce de rage en moi.

    Au début, Pascal Caffet ne voulait pas me prendre. J’ai dû le harceler par téléphone, finalement il a accepté. Là-bas, j’ai rencontré plein de pâtissiers reconnus. C’est là que mon avenir a commencé à se tracer. Le truc qui m’a permis de m’en sortir, c’est les gâteaux.

    Le chef-pâtissier Pascal Caffet, 55 ans, avec le col tricolore de son titre de Meilleur Ouvrier de France pâtissier (1989). Il est également Champion du Monde des pâtissiers-chocolatiers-glaciers (1995).

    Après un an à Troyes, tu décides d’aller à Paris pour travailler avec ton idole, le chef-pâtissier Angelo Musa… Pourquoi ?
    Je suis monté à Paris pour Angelo Musa, parce que c’est une personne qui m’attirait beaucoup. Pour moi, c’est vraiment le meilleur pâtissier du monde. Techniquement, il a fait des trucs de fou pour notre métier, c’est pour ça que je voulais travailler avec lui. À l’époque, dans ma chambre au foyer, j’avais des posters de lui que j’avais imprimés avec des feuilles à l’arrache…

    Le chef-pâtissier Angelo Musa a, entre autres, travaillé dix ans auprès de Pascal Caffet. Sacré Champion du Monde de Pâtisserie en 2003 et M.O.F. pâtisserie en 2007, il participe en 2009 au lancement de la Pâtisserie des Rêves à Paris aux côtés de Philippe Conticini, l’un des chefs-pâtissiers les plus légendaires du monde… et qui était son coach au Championnat du Monde 2003. Il est désormais chef-pâtissier au Plaza Athénée, à Paris.

    Et la vie à Paris ?
    En fait je n’habitais pas à Paris. Je me tapais des allers-retours Paris-Troyes tous les jours. 270 km à l’aller, 270 km au retour. Je prenais le train à 5h07 à la gare de Troyes, j’arrivais à 7h09 à la gare de l’Est, puis je prenais la ligne 4, la ligne 2 et la ligne 13 pour arriver à la station Carrefour Pleyel (un trajet de métro d’environ 40 minutes, NDLR). Je marchais jusqu’au laboratoire de la Pâtisserie des Rêves à Saint-Ouen, et je travaillais jusqu’à 19h30. À 20h13 je reprenais le train et j’arrivais à 22h30 chez moi à Troyes.

    J’ai fait ça pendant un an, sans payer les billets… Si ça se trouve je dois au moins quatre cent mille euros à la SNCF, tout ça pour aller travailler ! (rires)

    Un aperçu du trajet quotidien de Yazid à l’époque.

    Tout ça pour travailler à la Pâtisserie des Rêves ?
    Oui. Et quand je travaillais à la Pâtisserie des Rêves c’était pareil : comme j’étais commis, j’épluchais des pommes, je faisais de la vanille, je zestais des oranges, mais je ne faisais pas de gâteaux. Mais ce n’était pas grave parce que j’étais au contact d’Angelo Musa. Je pouvais écrire « la Pâtisserie des Rêves » sur mon CV et, encore une fois dans ma vie, je me suis « dévêtu pour m’enrichir ».

    Lors de son ouverture en 2009, la Pâtisserie des Rêves a révolutionné l’approche et l’image de la pâtisserie contemporaine. Moderne, élégante et chaleureuse, l’enseigne guidée alors par Conticini propose des grands classiques, revisités par le chef et son équipe. Un succès foudroyant qui en a fait une référence internationale.

    Tu as vécu la vraie galère…
    Pour te dire, parfois je ratais le train donc je dormais dehors à Paris. Dans des cages d’escalier, dans le métro sur la ligne 6… Tout ça, je l’ai vécu à dix-huit ans. Parfois j’étais en colère contre le ciel et je me demandais comment tout ça pouvait m’arriver. Mais cela m’a permis de travailler encore plus.

    Après cette année-là, ma mère – avec qui je n’étais plus trop en contact – est décédée. C’était très dur à encaisser, donc j’ai pris la décision de partir à Monaco.

    Je voulais aller là-bas pour travailler à l’Hôtel Métropole chez Joël Robuchon (pionnier de la Nouvelle Cuisine, Robuchon, 72 ans, est le chef avec le plus important palmarès de l’histoire de la gastronomie. En 2016, ses adresses cumulaient 30 étoiles Michelin, NDLR). J’ai arrêté à la Pâtisserie des Rêves, j’ai récupéré mon solde de tout compte. Je m’en rappelle encore, à l’époque j’avais une carte Electron de La Poste…

    Celle qui ne passe jamais ? (rires)
    Oui voilà, chaque fois que tu paies avec t’es en pression… (rires)

    Toi-même tu sais.

    Comment tu t’es adapté à la vie monégasque ?
    Je suis allé dans une sorte d’Etap Hôtel pendant une semaine et demie. Mais très vite je n’avais plus d’argent -la vie est très chère à Monaco- et mon contrat ne commençait que trois semaines plus tard chez Joël Robuchon…

    L’Hôtel Métropole à Monte-Carlo (5 étoiles) est une adresse mythique de Monaco, et a été élu meilleur hôtel du monde en 2010. Joël Robuchon en gère les restaurants, dont le principal a 2 étoiles au guide Michelin. Vous pouvez en faire une visite virtuelle en cliquant ici.

    Donc tu te retrouves à la rue, à Monaco ?
    Oui. Plus du tout d’argent, rien du tout, pas de parents à appeler pour m’aider… Au final j’ai dormi dehors pendant neuf mois. En fait, je laissais mes affaires aux consignes de la gare.

    À l’époque il n’y avait pas le plan Vigipirate, donc je mettais vingt centimes par jour aux consignes, je dormais sur la plage de galets à Nice, je prenais des douches froides sur les douches publiques que les gens utilisent à la plage, et après j’allais au boulot, tous les jours comme ça.

    Pourquoi autant de temps ?
    Je travaillais chez Joël Robuchon et ils n’étaient pas au courant. Ça a duré neuf mois où je prenais le train de Nice – parce qu’à Monaco ils ne te laissent pas dormir dehors : les flics surveillent trop ce qu’il se passe. Donc je prenais le train de Nice, et j’arrivais à Monaco pour travailler dans l’un des plus beaux palaces du monde, j’étais sous-chef-pâtissier… Et je dormais dehors la nuit. C’était un sacré paradoxe.

    Mais tu étais payé, non ?
    L’histoire c’est que j’étais payé, mais ma carte Electron était bloquée à cause d’un découvert, et j’étais fiché Banque de France (la Banque de France gère un fichier qui répertorie les personnes frappées d’interdiction d’émettre des chèques ou d’utiliser une carte bancaire, souvent pour cause d’utilisation déraisonnée, NDLR). Je n’avais pas de carte d’identité, parce que j’avais perdu tous mes papiers, donc c’était vraiment très compliqué… J’avais des chèques mais je ne pouvais pas renflouer mon compte, je dormais dehors. L’histoire s’est sue au sein de l’établissement, et j’ai finalement été placé… dans une des suites de l’hôtel.

    C’est à ce moment-là qu’on te parle de la Coupe du Monde des Desserts Glacés ?
    Je me rappelle, j’étais avec mon pote Emmanuel qui travaillait avec moi à Monaco, et je lui disais sur les hauteurs du Rocher : « je vais me tailler, je vais faire la Coupe du Monde, je vais faire ci, je vais faire ça ». Et il me répondait : « commence par trouver un appart’ déjà ! ». (rires) Finalement j’ai décidé de rêver. J’ai tout arrêté à Monaco encore une fois, j’ai repris des risques.

    Comment ça se passe, la Coupe du Monde ?
    J’ai dû passer des sélections au Salon du Chocolat à Paris. Je me suis retrouvé en équipe de France (cette année-là, hormis Yazid, elle était composée de Jean-Christophe Vitte, Christophe Bouret et Benoît Lagache, et coachée par Elie Cazaussus – ancien coéquipier d’Angelo Musa lors de la victoire en CDM de Pâtisserie 2003, NDLR). Lors de la phase finale, ce sont les trois meilleurs pâtissiers de chaque pays en lice qui s’affrontent pour faire un buffet, autour d’un thème qui s’axe sur le sucré.

    Le Salon du Chocolat se tient chaque année à Paris. 

    Quel était le thème lors de ta participation ?
    C’était « Léonard de Vinci ». On a donc réalisé des desserts glacés et une sculpture sur lesquels on était notés par un jury. Et on a gagné.

    NDLR : voici trois des créations de l’Équipe de France de Desserts Glacés 2014, qui leur ont permis de remporter le titre mondial (photos L’Express

    Cette coupe glacée proposée par l’Équipe de France sur le thème « Léonard de Vinci » s’inspirait d’une boussole.

    Des mignardises présentées sur un parchemin.

    Un aigle sculpté dans la glace, en référence aux travaux de Léonard de Vinci sur les oiseaux.

    Ça t’a fait quoi de porter les couleurs de la France dans une discipline que tu affectionnes ? Tu cherchais un titre, une revanche perso ?
    Comment expliquer… Certains me disent « t’as un don ! » mais dans ma vie, je n’ai pas eu d’autre choix que d’être bon. Parce que si un jour je ne suis pas bon, je ne vais pas dire à ma mère « est-ce que tu peux m’aider ou me prêter des sous ? » ou un truc comme ça. Je retourne dormir dehors, en fait.

    Quand j’ai dormi dehors, que j’étais dans la merde au plus profond et que je ne savais pas comment j’allais manger le lendemain, que je devais voler au Monoprix de Nice pour manger, je me disais : « putain, j’aurai pas le choix plus tard ».

    Je ne pourrais pas travailler dans un petit truc parce que j’ai trop d’ambition pour ça. Et en même temps, je ne pourrais pas travailler dans un truc nul parce que j’aurais l’impression d’avoir raté ma vie. Je suis obligé d’être bon, je suis obligé de réussir ma vie parce que sinon, je suis mort…

    En gros, la Coupe du Monde, c’était mon ticket d’entrée dans une grande vie. Parce que ça a changé ma vie.

    Avant, je n’étais pas sûr. Mais maintenant, avec ma veste de Champion du Monde, je peux être un chef-pâtissier très bien payé partout dans le monde. Mais sans le titre de Champion du Monde, je serais encore « Yazid le maghrébin ». Je le vois en fait, même à Avignon, dans le comportement des gens…

    Yazid Ichemrahen avec sa veste de Champion du Monde, devant la Pâtisserie Vernet à Avignon. (Photo : Gilles Pudlowski)

    J’ai acheté une grosse voiture, une Audi S5. J’ai préféré acheter ça plutôt qu’une Porsche ou une Ferrari – je trouve que c’est plus élégant et plus discret. Quand je porte un blazer, une chemise, partout où je vais, il n’y a pas de problème. Par contre, tous les soirs entre 18h et 20h, je vais à la salle de sport. Et il m’arrive parfois de repartir de la salle en survêtement et d’aller me chercher un McDo. Je vois tout de suite la différence de comportement avec moi, selon que je descende de ma voiture bien habillé ou en survêtement – alors que si ça ce trouve je le rhabille lui, son père, sa mère, sa grand-mère, toute sa famille ! (rires) C’est la plus grande des leçons.

    C’est ce que j’ai appris à mes dépends et dans mon quotidien : dans la vie, il faut se donner les moyens de faire ce qu’on veut, pour aller là où on veut.

    Je mets un point d’honneur à être toujours plus poli que les autres, à ne jamais oublier de tenir la porte à quelqu’un, à toujours être élégant, discret. La réussite devient encore plus belle quand tu t’appelles Yazid et que tu sais d’où tu viens.

    Aujourd’hui, je ne ressens absolument plus, mais plus du tout, de racisme ni de ségrégation. Rien. Parce que j’ai le comportement qui va avec. La Coupe du Monde, c’est une crédibilité dans ce que je voulais devenir demain.

    Mais en fait, l’histoire de ta vie, c’est une revanche permanente ?
    Un peu, mais je n’aime pas trop ce terme-là, il a un coté négatif. J’essaie d’être tout le temps dans la positivité. Parce que quand tu es négatif, tu perds du temps et de l’énergie à te plaindre, alors que ça n’a pas lieu d’être.

    Aujourd’hui, quelles sont tes activités ?
    Je fais la Pâtisserie Vernet sur Avignon, c’est un gros établissement que j’ai ouvert en association avec Bernard Blachère (le fondateur du groupe Blachère, spécialisé dans les produits frais, et qui possède plusieurs magasins de proximité et de boulangeries de qualité dans le Sud de la France, NDLR). Je l’ai fait à Avignon parce que je voulais stabiliser et rendre viable un modèle économique grandissant. Maintenant, je cherche des investisseurs pour le développer sur Paris, dans des grandes villes, peut-être à New York, Genève…

    Un dimanche à la Pâtisserie Vernet (Avignon).

    Quel est le concept ?
    C’est la simplicité et le partage, avec la précision. La Pâtisserie Vernet, c’est 400 mètres carrés où on fait de la pâtisserie, du salon de thé, du snacking, et où tu peux aussi manger un cœur de saumon ou une omelette le midi… On fait des brunchs le dimanche, on fait des jus de fruits frais, à emporter, sur place… Et le modèle économique est vraiment top.

    En parallèle de ça, je fais du consulting. Dans ma boîte de conseil, mon rôle est de mettre en place des gammes de produits accompagnés d’un compte d’exploitation prévisionnel. Donc tout ce qui est rentabilité, coûts, marges, et faire en sorte que les entreprises gagnent de l’argent avec mes recettes. Je donne des cours, je vends des recettes, je mets des projets en place.

    Une conférence de Yazid Ichemrahen.

    Quand les gens viennent en consulting chez toi, qu’est-ce qu’ils te demandent en général ?
    Mon gros point fort c’est la rentabilité du produit : j’ai une façon de travailler qui est assez rentable parce que je vais à l’essentiel. Je suis un peu un artiste dans mon métier, mais je sais vraiment optimiser. Ce sont souvent des patrons ou des palaces qui me consultent, parce qu’ils veulent simplifier tout en faisant du haut de gamme.

    On me demande de faire des cartes de desserts, de les aider dans les difficultés qu’ils ont, notamment dans le recrutement.

    Par exemple, je viens de travailler pour une boîte à New York : je leur ai fait neuf recettes, je suis allé chez eux former les sept pâtissiers pendant une semaine. Quand je suis parti, ils savaient faire les gâteaux. Je vais venir les revoir une fois tous les trois mois pour voir si ça va.

    Est-ce qu’en ce moment tu as une recette de prédilection, ou un produit dans lequel tu excelles ?
    Quand on veut continuer d’évoluer, l’excellence n’existe pas, parce qu’on n’est jamais assez content de soi. J’ai l’habitude de ne jamais promouvoir un produit en particulier mais la totalité des projets et de la pâtisserie. Une personne que j’aime beaucoup, et qui m’a fait gagner vingt ans, m’a dit un jour la plus grande phrase de ma vie :

    « La mode finit toujours par se faire remplacer, tandis que l’élégance acquise aujourd’hui sera celle de demain ». Je trouve que cette phrase résume vraiment tout.

    La tarte Haute Couture, créée par Yazid Ichemrahen, est un hommage à une célèbre maison française à l’élégance intemporelle.

    Entre le moment où tu as quitté Epernay et maintenant, où tu es chef d’entreprise et champion, est-ce que tu trouves que le monde de la pâtisserie a changé ?
    Aujourd’hui, il y a plein d’émissions télévisées, la pâtisserie est devenue mainstream. D’un côté c’est bien : ça permet de clarifier un peu la discipline, et ça fait aussi de moi ce que je suis aujourd’hui. Mais d’un autre côté, ça donne de faux espoirs. Le vrai métier de pâtissier est très compliqué : il faut passer par tout ce à travers quoi je suis passé. Mais comme les gens ne voient que les bons côtés, Le Meilleur Pâtissier, Top Chef, ils pensent qu’ils vont arriver dans les entreprises et que tout va être super. Cela rend trop accessible le monde de l’entreprise, alors que c’est complètement mis en scène à la télévision.

    En ce moment, je suis confronté à une nouvelle vague de personnes qui sont en reconversion. Des trentenaires qui avaient des jobs classiques et qui, à force de regarder les émissions, ont commencé à faire des gâteaux chez eux, et à qui leurs amis ont dit « c’est super ! »

    Ils se sont trouvés une nouvelle passion du dimanche, ils viennent dans nos entreprises, mais dès qu’ils commencent à devoir faire la vaisselle, ils disent « ah ouais mais bon… » Le problème de ces émissions, c’est qu’elles ne te font pas commencer par le début ; elles génèrent des fausses passions. Si je suis là où je suis, c’est parce que j’ai rêvé pâtisserie, j’ai mangé pâtisserie, j’ai dormi pâtisserie, j’y ai pensé tout le temps pendant des années.

    Yazid a réalisé récemment le gâteau d’anniversaire des 92 ans de Charles Aznavour (et ce n’était ni un fraisier, ni un poirier).

    Hier par exemple, j’ai pris une dame en entretien pour faire du service. Je lui dis « ça ne m’intéresse pas de vous proposer un CDD, je préfère vous faire un CDI ». Combien de patrons vont dire ça ? Je lui explique, « parce que si je vous forme, je veux que vous restiez… » Elle me répond : « je ne sais pas, parce que moi, ma passion, c’est le chant, et là je dois passer le casting de The Voice. Si je réussis je serai contrainte de partir, donc faites-moi un CDD et on verra ». J’ai quitté l’entretien. J’ai raconté ça à toute l’équipe : mais les gens sont fous !!

    En plus, avec les réseaux sociaux, tout le monde veut briller sans rien faire.

    Le but de ma vie de demain, c’est que tout ce que j’ai acquis, je puisse le donner à la jeunesse. C’est pour ça que j’ai fait un livre, que je veux faire un film, etc. Je suis conscient que mon histoire peut fédérer et donner un but. Mais ce n’est pas donner un but comme « la success story du rabzouz qui a réussi », non. C’est dire : « oui c’est possible, mais putain vas-y ! Arrête de te plaindre, lève-toi à trois heures du matin s’il faut mais vas-y. Parce que les gens ne vont pas venir vers toi. »

    En hommage à son mentor Angelo Musa, Yazid a créé une pâtisserie qui s’inspire de lui et porte son nom. L’Angelo est désormais la plus grosse vente de sa boutique. 

    Qu’est ce qu’on peut te souhaiter dans le futur ?
    J’ai envie d’aller plus loin et je suis conscient que ça passe par la communication. J’ai ma vie, qui peut vraiment apporter à beaucoup de personnes par rapport à mon métier. Je ne parle pas que des gâteaux – même si mon ambition de demain est d’ouvrir à Paris, à Genève, à New York. J’ai envie d’avoir une communication élégante et que ça serve à des gens. D’aller plus dans des foyers, de donner de la force aux gens ou de construire un projet culturel, qui me ressemble un peu plus.

    Propos recueillis par Jalal Kahlioui avec l’aide de Max Danet et Anthony Cheylan. Image à la une : Yazid Ichemrahen par Jalal Kahlioui pour Clique.tv.

    Pour en savoir plus sur Yazid Ichemrahen, vous pouvez lire son livre, visiter son site Internet ou le suivre sur Instagram
    La Pâtisserie Vernet par Yazid Ichemrahen :
    77 rue Vernet, 84000 Avignon
    Ouvert du mardi au dimanche
    Mar-Sam : 10h30 à 19h30
    Dim : 10h à 16h

    Food Clique Talk Patisserie

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