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    « Avoir un cancer en Tunisie », par Nadia Sdiri

    Je m’appelle Athman, j’ai une soixantaine d’années et je suis condamné à mourir de mon cancer parce que je suis pauvre et tunisien.
 
C’est en décembre que je découvre une grosseur dans mon cou qui me gêne et commence à me faire mal, d’habitude je patiente jusqu’à ce que le mal s’en aille, mais cette fois-ci je préfère aller chez le médecin. 
Il m’ausculte, me rassure, me dit qu’il faudra faire des examens supplémentaires, peut-être une biopsie et que je peux rentrer chez moi.

    Je suis berger, j’ai épousé Fatima il y a presque 20 ans, je n’ai pas pu aller à l’école dans cette région reculée de Tunisie. Là où j’habite, il faut écouter ses parents et suivre le chemin qu’ils ont tracé pour toi. Je suis heureux avec ma femme et mes chèvres, ma vie me convient, je n’ai jamais connu autre chose.
 
Je retourne chez le médecin, cette grosseur dans la gorge commence à m’inquiéter. Je suis envoyé à Tunis pour des examens plus poussés. Je ne connais pas la capitale, je ne sais même pas arrêter un taxi. Je suis enfin reçu par un médecin.

    Aucun diagnostic n’est prononcé, je ne suis pas allé à l’école mais j’ai bien cerné quel était le mal qui me rongeait, je ne suis pas bête. Ici les médecins s’en remettent à Dieu, je suis pieux alors cela ne me dérange pas. Je n’ai toujours pas le droit à une couverture médicale, je l’obtiendrai des mois plus tard en ayant été obligé de prouver que j’étais pauvre dans une société où les avis d’imposition et autres quotients familiaux n’existent pas. 

Je sors de l’hôpital public de Tunis avec pour ordonnance de rester avec mes proches et de reprendre des forces. J’ai perdu beaucoup de poids. On est déjà en janvier et on me donne rendez-vous pour des soins fin mars.

    Pas un seul médecin n’a nommé ma maladie, j’aimerais qu’on le fasse pourtant. Aucun ne me donne mes chances de guérison, j’aimerais pourtant. Aucun ne me donne la marche à suivre future. Toutes ces années d’étude, pour s’en remettre à Dieu à grands coups de « inchAllah » et de « Dieu vous préserve ». Je suis pieux et illettré mais je pense tout de même que dans mon cas une chimiothérapie vaut mille prières. Encore une fois ce mot « chimiothérapie » n’est jamais prononcé. Le cancer est considéré comme une maladie honteuse, un tabou infâme dans le pays dans lequel je vis.
 
Je suis dans le couloir de la mort, je le sais.

    Je suis serein, je n’ai pas peur de ma fin. Tout ce que je demandais c’était une chimio et tout ce qu’on a fait pour moi c’est me nourrir par un tuyau car la boule dans ma gorge devient de plus en plus imposante et empêche les aliments de passer. J’aimerais qu’on prenne le courage de nommer le mal qui grandit en moi, qu’on chiffre mes chances, qu’on me conseille d’écrire mon testament, qu’on me dise quoi faire avec Fatima, qu’on me parle enfin.

    On me répète que ça ira « inchAllah » et que Dieu sait ce qu’il fait de moi. Le temps est un luxe que je n’ai plus et tous ces « inchAllah » m’en font perdre, parce qu’ici on ne traite pas des malades, on teste leur patience et leur foi, mais moi je n’avais pas rendez-vous à la mosquée mais à l’hôpital. J’aimerais qu’on prenne le courage de me dire les choses, comme moi je prends le mien à affronter la fin de cette vie-là.

    Je vais mourir et je suis serein mais je ne saurai jamais exactement pourquoi et si j’aurais pu être sauvé, par des soins plus adaptés et prodigués plus rapidement, je n’ai pas eu le choix de mon destin et c’est ça le vrai mal qui me ronge de l’intérieur, pas ce foutu cancer. Aujourd’hui je ne suis plus, je me suis éteint en ce dimanche de janvier auprès des miens, entouré et aimé dans cette Tunisie qui m’a oublié comme tant d’autres avant moi.

    Nadia Sdiri

    Sciences Chronique Tunisie

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