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    À VOIR : TESNOTA, un film sur une jeunesse à l’étroit

    C'est un film qui te scotche, les yeux arrachés par le stroboscope et les couleurs saturées. Kantemir Balagov réalise (à 24 ans) un premier film pas vraiment docile sur le Nord Caucase, inspiré d'un fait divers en 1998. On y est à l'étroit. À l'écran, on est électrisé par Ilana (Darya Zhovner), la Kirsten Stewart russe. Elle incarne cette jeunesse pas encore domptée par Poutine, pleine de rêves et de déchirements.

    Le film s’ouvre sur une beauté brune en combi bleu-marine allongée sous une voiture. Ilana (Darya Zhovner) est électrique comme le bleu qui parcourt tout le film de Kantemir Balagov. De la fureur au piaillement d’un petit oiseau chétif, Ilana aime les grands huits émotionnels. Elle a grandi dans le nord Caucase, jeunesse post-URSS, à la fois obéissante et rétive, tiraillée entre le repli sur soi et l’envie d’ailleurs. Ilana n’est pas prête à quitter ses parents, alors elle répare des moteurs de Lada avec son père. Le soir, elle enfile sa salopette en jean délavé et son pull à rayures pour fumer en cachette avec son frère derrière la maison familiale.

    C’est l’histoire d’un fait divers survenu en 1998 : un garçon juif et sa fiancée sont enlevés par des Kabardes, une communauté musulmane.

    Tesnota de Kantemir Balagov (Arp Selection)

    Il fait toujours froid à Naltchik, capitale de la République caucasienne de Kabardino-Balkarie. Rien à y faire. Tout le monde s’entasse dans des pièces exiguës, embuées par la cocotte minute. Le seul intérêt de la ville : son sens de la communauté. La cohabitation entre les Juifs et les Kabardes, récemment convertis à l’Islam, est difficile. Surtout quand les seconds kidnappent les premiers. C’est ce qui arrive au frère d’Ilana et à sa fiancée en échange d’une grosse rançon. Les parents ne préviennent pas la police et s’en remettent à la solidarité juive. Une riche famille accepte de participer, en échange d’un mariage arrangé entre leur fils et Ilana. Elle refusera lors d’une scène mémorable au goûter.

    Repas de fiançailles, Tesnota  (Arp Selection)

    À l’intérieur ou dehors, les personnages sont toujours à l’étroit. Cette promiscuité rassure autant qu’elle inquiète.

    À partir de là, tout bascule. Ilana aime ses parents, sa mère très pieuse, son père qui a pris cher dans la vie, mais elle aime surtout Zalim (Nazir Zhukov), son petit ami clandestin. Il appartient à l’autre « tribu ». Ilana le retrouve chaque soir dans le froid humide sur un capot de voiture (ou dans le coffre) en train de manger des Snickers. Dehors ou à l’intérieur, les personnages sont toujours à l’étroit – d’où le sous-titre français Tesnota, vie à l’étroit. Tout le monde manque d’oxygène dans cette ville sans arbres, mais bizarrement, la promiscuité rassure autant qu’elle inquiète.

    Une caméra saturée, les visages bouffent l’écran. 

    Le réalisateur Kantemir Balagov n’aime pas le vide. Les visages en gros plan bouffent l’écran. Le bleu du papier peint de la chambre d’Ilana fait écho à celui des néons dans la salle où ils regardent des VHS pirates de Tchétchènes qui exécutent des soldats russes au Tadjikistan (des images de décapitation qui feront polémique à la sortie du film…)

    L’héroïne bascule dans une folie peu contrôlable, noyée dans des nappes d’alcool et de fumée. Elle ne sait pas qui choisir entre Zalim et sa famille. Face à tant de violence et de rancoeur, impossible de réfléchir. Le jeune réalisateur russe appuie sans forcer sur les angles droits. Toutes les scènes de désir se passent dans un recoin, un endroit où la caméra ne passe pas. Ça frôle le génie parfois, et ce n’est pas un hasard si on l’associe à James Gray ou à Maurice Pialat. Même si (avoue-t-il)… il n’a pas encore vu leurs films.

    Tesnota de Kantemir Balagov a reçu le Prix Fripesci dans la sélection Un Certain Regard (Cannes 2017). Actuellement en salle. 

    Image à la Une : ARP SELECTION.

     

    Cinéma Cannes Jeunesse

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    Pauline Baduel
    Journaliste
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